La Garaye

Un château huguenot aux portes de Dinan : La Garaye en Taden

La façade du château de La Garaye aujourd'hui.

La façade du château de La Garaye aujourd’hui.

     Du logis seigneurial qui abrita le premier la Réforme en Bretagne, il ne reste qu’une façade. Mais quelle façade ! Il s’agit ici moins d’une forteresse que d’une élégante résidence contemporaine de la Renaissance, qui était neuve quand ses propriétaires sont passés à la Réforme. Le visiteur remarque la richesse du décor extérieur, de style flamboyant tardif et de thème floral. Cette riche décoration s’applique aux travées de fenêtre et surtout à la tour d’escalier, axe fort de la façade et symbole de puissance seigneuriale, sous l’influence du thème architectural de la « grande vis » fréquente dans les châteaux de la Loire. C’était assurément une des résidences les plus agréables de l’époque dans cette région. Et la jeune Claude du Chastel ne s’y trompa pas, puisqu’elle s’y établit vers 1574 dès qu’elle put en avoir l’usage. Mais la célèbre huguenote n’était pas la première à y chanter les psaumes. Dès 1554 ou 1555, les bâtisseurs du lieu avaient également été les premiers gentilshommes bretons à devenir protestants. Le château, à l’exception des périodes de troubles où il est abandonné, car il est particulièrement menacé, en particulier par la garnison toute proche de Dinan, reste huguenot de 1554 à 1617, date à laquelle un descendant de Claude du Chastel le vend à Raoul Marot. Aucun texte particulier ne fait état d’un prêche huguenot à La Garaye, mais il est clair que le manoir a abrité nombre de cultes protestants, ne serait-ce que familiaux, essentiellement dans les années 1575 à 1585, lorsqu’il était une résidence des Gouyon de La Moussaye. En tant que hauts-justiciers, il avaient le droit de réunir leurs vassaux pour cela. Nous savons par ailleurs qu’un pasteur calviniste était attaché à leur maison. On peut envisager plus. Le culte réformé devint officiel après l’Édit de Nantes à Plouër-sur-Rance, autre possession des barons, à deux lieues de là. Ce que l’on appela au XVIe siècle « l’Église de Saint-Malo » se réunit successivement sur plusieurs sites en fonction des contraintes du moment, et notre château en fait sans doute partie.
A l’origine, le domaine de La Garaye, que traverse aujourd’hui la voie rapide qui contourne Dinan par le nord, était un fief de la famille Ferré, d’ancienne et noble extraction. Le propriétaire était en 1555 Charles Ferré, époux depuis 1548 de Bonaventure de Téhillac. A noter que cette dernière maison, possessionnée dans la basse Vilaine, a fourni également nombre de huguenots.

Dénoncés !

      Le Registre du Parlement de Bretagne fait brusquement état, cette année-là, d’une procédure judiciaire contre le seigneur de La Garaye :
« Du vandredy matin, 27 de mars 1555, le procureur général du roy a présenté à la Court une lettre missive et commission du roy, par lesquelles il mande à ladite Court informer contre Charles Ferré, sieur de La Garraye, accusé d’hérésie et d’avoir bruslé les ymaiges de sa chapelle, suyvant lesquelles il a requis commissaires estre baillez pour vacquer auxditz informacions, disant avoir différé de les présenter le jour d’hier, espérant faire prendre ledit Ferré qui estait en cette ville, ce qu’il n’a peu faire pour ce qu’il s’en est allé. Lesdites lettres mises en délibéracion.
La Court a commis et commet M. Pierre Marec, Bertrand Glé et Jehan Tituan, conseiller, et chaincun, le premier requis pour vacquer susdites informacions » (1).
Trois choses sont à noter :
1) le « crime » d’iconoclasme est classique en ce début de réformation et donc parfaitement vraisemblable de la part de nos huguenots. On peut également envisager une destruction plus « technique », car c’est justement l’époque du réaménagement d’un château plus ancien : la destruction des « ymaiges » aurait été exécutée à l’occasion des travaux.
2) Le Parlement de Bretagne semble avoir ignoré l’affaire jusqu’à ce qu’il soit saisi d’une commission royale déclanchée par une dénonciation qui aurait remonté jusqu’à la Cour de France.
3) Les officiers du roi semblent être particulièrement peu efficaces puisqu’ils ne peuvent se saisir de Charles Ferré et de ses proches. Ils ont opportunément disparu, très probablement avertis de la menace. Les Ferré sont traditionnellement des officiers de justice, et sans doute ont-ils des relais au Parlement. L’habileté que revendique le procureur pour mieux prendre au piège nos huguenots dissimule peut-être un double jeu !

Des Bretons à Genève…

     Effectivement, les Ferré de La Garaye ont pu, non seulement échapper à l’arrestation, mais même préparer une fuite réussie jusqu’à Genève.
Les archives d’état de Genève conservent les traces de l’arrivée des Bretons dans la ville de Calvin : « 12 octobre 1556. Charles Ferré, dict la Garaye, de l’Évêché de Saint-Malo, en Bretagne « (2). L’année suivante, notre Dinanais est reçu bourgeois de Genève le 8 avril 1557.
L’érudit Émile Clouard avait cherché les traces de la famille Ferré sur les bords du Léman. Il avait remarqué qu’ils s’y trouvaient en famille et disposaient d’assez d’argent pour acheter des immeubles et des terres. Le 16 février 1562, par exemple, Charles Ferré et son épouse Bonaventure de Téhillac vendent pour 1600 écus divers immeubles et terres qu’ils possèdent à Genève. Ils sont associés à Jacques et François Grimaud, époux de Renée de La Chapelle, baron de Montricher (Vaud) (3).
L’aisance des Ferré s’explique peut-être par la possession de biens en Suisse antérieurement à 1555. Dans ce cas, le passage de la famille à la Réforme pourrait trouver sa source dans une influence genevoise. Mais on peut également émettre l’hypothèse que Charles Ferré aurait réussi à liquider ses biens bretons avant sa fuite, à la suite de divers arrangements familiaux.
Ce n’est pas contradictoire avec un dernier document qu’avait autrefois retranscrit le bénédictin Dom Morice :
« Aujourd’hui dernier jour d’août, l’an 1555, le roy estant à Saint-Germain-en-Laye, a donné et octroyé au capitaine Breil, gouverneur de Mariembourg, les confiscations et amandes en quoi pourront estre condamnez Charles Ferré, sieur de La Garrays et son frère, et Jehan sieur de Canquoy, son beau-frère, pour estre atteints du fait d’hérésie. En tesmoins de quoi, le dit seigneur m’a commandé expédier audit capitaine Breil le présent brevet, et en faisant apparoir de la sentence donnée à rencontre d’eux toutes les lettres de don qui pour ce lui seront nécessaires, monseigneur le connétable présent.
Signé, Bourdin » (4) .

Les ruines du château de La Garaye. Au premier plan, un bâtiment annexe, aménagé aujourd'hui en salle de réception pour 100 personnes (lagaraye.com).

Les ruines du château de La Garaye. Au premier plan, un bâtiment annexe, aménagé aujourd’hui en salle de réception pour 100 personnes (lagaraye.com).

     Que faut-il penser de ce transfert des biens des condamnés à François du Breil (5) ? D’aucuns ont pensé voir en lui le dénonciateur des frères Ferré de la Garaye. C’est possible, mais loin d’être acquis. François du Breil est un cousin des deux frères huguenots, et fait partie du réseau lignagier des seigneurs des bords de Rance qui a été assez perméable à la Réforme. Un autre parent de François du Breil, Guy de Rieux, sieur de Châteauneuf, catholique très modéré, sera à la fois le tuteur de son fils, tout en étant l’ami et beau-frère de Charles Gouyon de La Moussaye qui héritera finalement du château de La Garaye. On peut imaginer que la décision royale de favoriser François du Breil avait le double avantage de récompenser à peu de frais un chef militaire qui avait avancé beaucoup d’argent pour entretenir sa troupe, et de rétrocéder les biens des fugitifs à la famille élargie.
Après avoir été une des résidences favorites de Claude Du Chastel, celle des temps de paix, remplacée lors des troubles par celle du Val du Guildo, le domaine devint ultérieurement un hôpital pour incurables. Les bâtiments annexes du château ont été aménagés aujourd’hui par l’actuel propriétaire en chambres d’hôtes. Un lieu idéal pour s’immerger dans la vie des anciens huguenots !

     Jean-Yves Carluer

1) Transcription par Benjamin Vaurigaud, Essai sur les Églises réformées de Bretagne, T. 1, p. 3.

2) Registre des habitants, vol. 1 (1549-1560).
3) Émile Clouard, « Les Bretons à Genève », Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, 1921, pp 117-123
4) Dom Morice, Mémoires pour servir de preuves à l’Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, T. III, 1.146.
5) François du Breil, capitaine de 300 hommes de vieilles bandes, de 50 hommes d’armes et de 100 chevau-légers, gouverneur de Saint-Quentin, Marienbourg, Abbeville, etc.

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