Premières réunions publiques protestantes à Guingamp (1923)

     L’évangéliste Jean Scarabin (1876-1974), originaire de Plougras, a été un remarquable fondateur d’oeuvres évangéliques en Bretagne dans les premières décennies du XXe siècle. Rayonnant autour de Saint-Brieuc au service de l’Église méthodiste, de la Mission Populaire, et de la Société Centrale, il rassembla des auditoires, essentiellement sur la côte, mais aussi au Légué et à l’intérieur des terres. Fondateur de l’actuelle Église protestante unie de Saint-Brieuc, on lui doit également les temples, encore existants, de Lannion, Perros-Guirec, et Étables.

     Le document présenté ci-après est issu de la revue « L’Action Missionnaire« , 1923, pp. 94 à 96. Outre son apport historique sur les débuts du protestantisme à Guingamp-Ploumagoar (où existent aujourd’hui deux Églises évangéliques), le récit coloré de Jean Scarabin illustre parfaitement les difficultés extrêmes alors rencontrées par les organisateurs de « réunions d’évangélisation » en milieu urbain au début du XXe siècle. Le lecteur reconnaîtra, en début de récit, l’inévitable exposé sur les « superstitions bretonnes ». Mais l’intérêt principal de ce témoignage est de nous faire vivre la mutation de l’évangélisation protestante dans l’après guerre mondiale. Désormais, la liberté d’expression et de réunions est reconnue par la République, ce qui permet de tenir des meetings religieux. Le progrès technique offre de nouveaux supports (projections lumineuses), tandis que la langue bretonne est bien présente. Mais la concurrence religieuse est très forte, de tels rassemblements attirent inévitablement les marginaux et les alcooliques. Déjà, les adolescents s’émancipent des normes du respect social en organisant des chahuts plus ou moins spontanés.

 Jean-Yves Carluer

     Je vous ai très souvent entretenu de mes nombreuses visites à la ville de Guingamp, surtout pendant mon premier hiver en Bretagne, et aussi, quoique plus rarement, dans le courant de l’année dernière […] Je vous racontais ma journée du 29 octobre passée dans cette ville de 15.000 habitants, située dans l’intérieur du pays et où se tiennent tous les samedis des foires et des marchés qui sont parmi les plus importants de toute la région.

     La ville de Guingamp est aussi un lieu de pèlerinage célèbre. Le jour de son Pardon, les derniers jours de juillet chaque année, les commerçants de la ville font des recettes magnifiques avec les milliers et les milliers de pèlerins qui viennent de toutes parts faire leurs dévotions à Notre-Dame-de-Bon-Secours. La statue de cette dernière, ce jour-là en particulier, mais aussi avec moins d’éclat tous les jours de l’année, est exposée dans le porche de l’église transformé en l’honneur de cette vierge noire – car Notre-Dame-de-Bon-Secours est peinte en noir, je ne sais pourquoi – en chapelle ardente où brûlent nuit et jour des cierges, dons des fidèles qui visitent la Madone. Aux pieds de la statue est placé un tronc de dimensions démesurées cerclé de fer et destiné à recevoir les dons des pèlerins. Autour de l’imposante basilique de Notre-Dame se trouvent des commerçants dont la devanture des magasins est presque exclusivement ornée par des cierges de toutes tailles et de tous prix, aussi bien que par des objets divers de piété, au milieu desquels trône toujours à la place d’honneur la statue de la Vierge. Chaque fois que je pénètre dans ce sanctuaire de la piété bretonne ou que je traverse le quartier qui l’environne, je pense, malgré moi, à la scène que nous raconte le livre des Actes sur l’émeute soulevée à Éphèse par Démétrius, le fabricant de temples de Diane. Et le rapprochement s’impose à moi chaque fois davantage. Et voilà que je me prends à souhaiter que le jour vienne bientôt, où Guingamp entendra la prédication de l’Évangile et dans lequel, avec les moyens dont dispose le XXe  siècle, les marchands de statuettes de Guingamp se lèveront contre les messagers de la vérité, faisant écho à la voix des ouvriers de Démétrius, et s’écriant eux aussi « Grande est la Dame-de-Bon-Secours ! » Quoi qu’il en soit de l’avenir, actuellement en tout cas, on peut dire qu’un grand nombre de commerçants de Guingamp doivent leur prospérité au culte de la Diane bretonne ! Raison de plus, n’est-il pas vrai, pour essayer de faire pénétrer un peu de lumière évangélique dans cette ville tenue jalousement sous le joug du romanisme et dont les barres de fer qui encerclent le tronc majestueux de « Notre-Dame » nous paraissent être là comme l’ironique symbole de l’état religieux de cette population à la fois affable et cléricale. Qui, en effet, pourra briser les cercles de fer. si ce n’est le Grand Libérateur ?

     Notre journée fut donc consacrée à visiter cette intéressante ville où nous essayons de pénétrer sans beaucoup de succès jusqu’ici. Depuis plus de deux ans, tout ce que nous avons pu faire a été de prendre contact avec quelques-uns de ses quartiers ouvriers. Mais voilà que, cette fois, je trouve, enfin, dans le faubourg populeux de Croix, un aubergiste qui veut bien me louer pour un soir, histoire « de voir ce que c’est » et « ce que ça donnera », une salle de bal attenant à son établissement, pour y faire une conférence.

   

Le pasteur Scarabin devant la "semeuse" ou "déménageuse" à Guingamp en 1925, quartier Sainte-Croix. Cette salle mobile sur roues avait été construite pour le pasteur Émile Ullern en Savoie puis achetée par la mission méthodiste. La Mission populaire Évangélique fournissait le camion pour la tracter. Elle pouvait accueillir jusqu'à 80 personnes.

Le pasteur Scarabin devant la « semeuse » ou « déménageuse » à Guingamp en 1925, quartier Sainte-Croix. Cette salle mobile sur roues avait été construite pour le pasteur Émile Ullern en Savoie puis achetée par la mission méthodiste. La Mission populaire Évangélique fournissait le camion pour la tracter. Elle pouvait accueillir jusqu’à 80 personnes.

  « La séance » comme disait en breton ma nouvelle connaissance, eut lieu le 5 novembre dernier. Pour éviter toute surprise nous avions préparé des invitations au limographe annonçant  « une conférence publique et gratuite sur Jésus-Christ », illustrée par des projections lumineuses tirées des Évangiles, et donnée par le pasteur protestant de Saint-Brieuc. Ce n’est pas sans appréhension que nous attendions l’heure de la réunion, après avoir, de maison en maison, distribué nos bulletins d’invitation et causé un peu avec maintes personnes sur l’événement neuf du quartier. Enfin, voici l’heure fixée, et voilà aussi la salle presque envahie par une bande de grands garçons et grandes filles de 13 à 18 ans, bien décidés à profiter de ce « ciné gratuit » et à s’amuser avec toute l’énergie dont sont capables les petits humains dans cet âge. Jamais, je pense, dans ma vie d’évangéliste, je ne me suis senti aussi complètement seul qu’à ce moment-là. Pendant un bon moment, j’étais incapable de trouver quoi que ce soit à dire qui me parût en rapport avec la situation qui, dans mon imagination surexcitée, devenait de plus en plus tragique, alors qu’en réalité elle était semblable à bien d’autres circonstances desquelles je me suis plus d’une fois bien tiré d’affaire. Mais je suis à 30 kilomètres au moins de toutes connaissances chrétiennes ou amis, et Guingamp a eu sans doute le don de voiler à mes yeux pour un peu de temps, la présence invisible du Grand Ami, toujours présent et fidèle! Ne pouvant rien faire de mieux, nous plantâmes là nos auditeurs et nous sortîmes pendants quelques minutes pour essayer de mettre un peu d’ordre dans nos pensées et essayer de puiser un peu de courage dans la prière. En rentrant nous apercevons avec joie quelques auditrices, mères de famille, en coiffe, et celles-ci changèrent pour nous tout l’aspect de l’auditoire. Celui-ci, du reste, devint si nombreux que la salle ne put contenir tout le monde,  et je retrouvais ainsi ma bonne vieille Bretagne en même temps que le soutien si indispensable de mon Maître et Sauveur.

     Aussi, cette première réunion de Guingamp commencée dans une émotion angoissante se termina à peu près calmement et par la prière. Les auditeurs questionnés à la sortie demandèrent de revenir et, après nous être entendus avec le propriétaire de la maison, il fut possible et bien agréable de pouvoir annoncer une seconde conférence pour la semaine suivante.

     Cette dernière réunion eut lieu lundi dernier avec le concours de M. Delattre[1]. Cette fois, dès la première minute, la salle est archi-pleine. Il est fort regrettable qu’il n’y ait pas assez de sièges pour tous, ce qui causa quelques bousculades sans beaucoup d’importance, du reste. Quand nous commençons par le chant d’un cantique, le silence se fait immédiatement ; mais dès que nous essayons de parler, quelques hommes, peu nombreux, il est vrai, qui ont trop fait le lundi[2], comme les pêcheurs de Sous-la-Tour[3] avaient trop fait le samedi, veulent rire et faire rire les gens sérieux qui désirent écouter, et il y eut là quelques minutes assez pénibles. Mais, peu à peu, nos poivrots s’en vont boire encore, et nous pouvons alors, moi en breton et M. Delattre en français, faire entendre notre message qui fut écouté avec beaucoup d’attention et de respect. A la sortie, plusieurs personnes nous remercient et expriment leur indignation en parlant des perturbateurs dont la raison était restée au fond de leurs verres.

            J. Scarabin



[1] Le pasteur Samuel Delattre (1891-1948), évangéliste au service de la Société Centrale.

[2] Le « saint lundi » est une tradition ouvrière du XIXe siècle et du début XXe, consistant à se réserver un jour de congé supplémentaire hebdomadaire (non payé et accepté par l’usage).

[3] Sous-la-Tour, quartier ouvrier proche de Saint-Brieuc, à l’embouchure du Légué, où la mission méthodiste avait ouvert un local de réunions.  

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