Le Réveil de Lorient

Le « Réveil de Lorient » en 1885  selon la Société Centrale Protestante d’Évangélisation.

     En 1879-1880, la mission presbytérienne galloise en Bretagne entre en crise, essentiellement financière, à la suite du rapatriement pour raisons de santé du pasteur James Williams. Elle doit se résoudre à confier ses Églises de Lorient et Quimper aux Églises réformées françaises, au moment même où la conjoncture politique et les perspectives d’évangélisation n’avaient jamais été aussi favorables dans notre pays. Le gouvernement est d’accord pour créer un poste de pasteur auxiliaire à Lorient, mais sans financement. La municipalité vote en 1880 le principe d’une indemnité de logement de 600 francs « reconnaissant la nécessité de créer dans cette ville un poste de pasteur protestant« . La prise en charge du pasteur est finalisé peu après, par un savant montage associant les contributions des fidèles à des subventions de la Société Centrale Protestante d’Évangélisation et de la Mission Populaire Évangélique. Si cette situation est un peu précaire, elle présente des  avantages pour l’historien ultérieur, puisqu’elle est à l’origine de multiples rapports d’activités !

     Le pasteur Charles Kissel devient pasteur de Lorient  le 19 mars 1882. Salomon Jean Charles Kissel (1852-1911), était né le 8 février 1852 à Menglon, au coeur du Diois, dans la Drôme. Il avait été précédemment pasteur à Vals-les-Bains, en Ardèche, de 1874 à 1882.

     Charles Kissel reçoit le renfort d’une équipe composée d’un colporteur évangélique, Louis Le Naour, ancien officier marinier, et, chose très nouvelle, d’une des premières « lectrices de la Bible » à l’oeuvre en France, Mlle Binet. Enfin, le début du ministère lorientais du pasteur coïncide avec la spectaculaire action dans les ports bretons des « bateaux missionnaires » de la Mission parmi les pêcheurs et les marins, de Gosport, fondée près de Portmouth par le méthodiste Henri Cook (1824-1893).

      Un triplement des auditoires 

Le colporteur Louis Le Naour en 1896. Louis Le Naour était né à Lorient le 23 mars 1865. Il colporta jusqu'en 1902.

Le colporteur Louis Le Naour en 1896. Louis Le Naour était né à Lorient le 23 mars 1865. Il colporta jusqu’en 1902.

    Dès 1883, Charles Kissel fait remonter vers Paris des rapports enthousiastes qui sont synthétisés en avril 1885 par le pasteur Duchemin, agent général de la Société Centrale Protestante d’Évangélisation :

      » Nous avons à Lorient une Église toute jeune, arrachée presque tout entière à la superstition ou au matérialisme et qui donné les plus grands encouragements. L’œuvre y avait été commencée par quelques frères anglais qui y ont dépensé beaucoup de zèle. Mais ils ont compris que c’est par les chrétiens français que la France doit être évangélisée et il nous ont remis leur entreprise ; Nous ne regrettons pas de nous en être chargés. M. le pasteur Kissel nous écrivait il y a six mois que 16 familles nouvelles s’étaient rattachées au petit troupeau ; il nous écrit de nouveau en date du 7 courant : « Au milieu de quelques déceptions et épreuves inévitables, Dieu nous prodigue les bénédictions et les encouragements, malgré notre faiblesse personnelle. Le culte continue a être bien suivi par un auditoire de 90 personnes en moyenne. Nos fêtes de Pâques ont été particulièrement intéressantes. Quarante personnes ont pris part a la communion, parmi lesquelles sept membres nouveaux, anciens catholiques, suivant le culte depuis longtemps déjà, ayant lu l’Évangile et donné des preuves véritables de sérieux et de piété- Après m’avoir demandé dans un entretien particulier et sans y avoir été aucunement engagés par personne, de communier, ils se sont approchés de la Table sainte et se sont ainsi définitivement et officiellement joints à nous ; je pense qu’avec la bénédiction de Dieu ce seront de bonnes et solides acquisitions pour notre petite Église. Aux dernières fêtes de Noël, nous avions aussi eu la joie d’ouvrir nos rangs à quelques membres nouveaux. Nous en recevrons probablement encore à Pentecôte ? »

      Voilà donc une Église qui marche, sans hâte mais sans temps d’arrêt ; elle a triplé en nombre en deux ans. Une lectrice de la Bible aide le pasteur dans ses visites, et un colporteur biblique,  homme intelligent, énergique, d’une conduite irréprochable, ancien chef contremaître, converti avec toute sa famille par le ministère de notre cher pasteur, parcourt en pionnier toute la contrée.

     Enfin, deux salles de réunions populaires s’ouvrent plusieurs fois par semaine et sont invariablement remplies par un auditoire attentif et bien disposé. M. le pasteur Kissel s’y dépense sans compter et y recueille d’excellents fruits.

     Pour que vous ne pensiez pas que le pasteur de Lorient se fait peut-être quelque illusion sur des résultats qui sont son oeuvre, laissez-moi vous lire un court fragment d’une lettre que m’écrivait un de nos frères de Paris, appelé récemment à traverser la Bretagne :

     « Votre plus beau fleuron, selon moi, c’est Lorient. Voir le temple protestant plein de Bretons, avec leurs chapeaux de velours, et de Bretonnes avec leurs bonnets blancs, les voir prier, les entendre chanter et savoir qu’ils contribuent aux frais du culte, c’est on ne peut plus réjouissant pour un vieux huguenot[1]« .

     Le rapport de la Mission Populaire Évangélique (MPE) cette année-là précise les modalités de l’évangélisation entreprise par l’équipe de Lorient. La MPE avait subventionné la location de salles dans deux quartiers ouvriers de l’agglomération, à Kérentrech et Kériado :

     » M. le pasteur Kissel nous écrit :

     Kérentrech – Notre salle, même l’été, a été bien suivie. De nouveaux auditeurs continuent à nous arriver, dont les uns viennent plus ou moins régulièrement, tandis que d’autres semblent disposés à s’attacher sérieusement à nous. Mais, ce qui nous réjouit surtout, c’est que nous avons un bon noyau qui se consolide et augmente de plus en plus. Ces familles, que nos conférences nous ramènent chaque mardi soir, et que nous visitons chez elles, paraissent faire de réels progrès dans la connaissance de l’Évangile, en même temps que dans la vie chrétienne…

    Kériado, autre faubourg un peu plus éloigné que Kérentrech –

Depuis cet été, nous avons eu là des conférences environ tous les quinze jours dans une salle de danse louée à cet effet pour le soir de la réunion. Nous avons rencontré un tel empressement, un tel désir d’entendre l’Évangile, que nous nous verrons contraints de fonder là une salle de réunion. Malheureusement, nous ne pouvons continuer dans la salle de danse qui, ayant servi la veille ou l’avant-veille à des bals et autres assemblées de ce genre, est un lieu peu convenable. Bien des mères hésitent à y envoyer leurs filles ou à y venir elles-mêmes. Cela se comprend. Nous allons donc être prochainement forcés de vous demander encore la location d’une nouvelle salle…[2]« 

      Le « Réveil lorientais » se développa les années suivantes. 24 nouveaux prosélytes furent même accueillis dans la paroisse en 1891. Même si le mouvement eut tendance à s’étioler à la fin du siècle, il a contribué à fonder le protestantisme sur les rives du Blavet.

 Jean-Yves Carluer


[1] Société Centrale Protestante d’Évangélisation, Rapport de 1885, pp. 23 et 24

[2] Mission Populaire Évangélique, Rapport de 1885, pp 27 et 28.

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