Le synode de la Roche-Bernard (4)

 « Prendre soin des isolés… »

     Nous poursuivons dans cet article la suite de la publication des actes du synode de La Roche-Bernard (février 1564). Ce document est essentiel à la compréhension de la mise en place des Églises huguenotes en Bretagne. Ce 24 février au matin, l’assemblée avait déjà abordé la situation du pasteur Layet. Le synode poursuit ses travaux du jour par l’examen des affectations de ses collègues dans des communautés petites ou récentes du sud de la province. Nous mettons en bleu le texte de la transcription. Le lecteur qui n’est pas familier avec l’ancien français peut passer directement au commentaire :

     « Monsieur de La Muce Ponthuz a esté chargé de faire venir à ses despans Maistre Francoys Loyseau, estudiant à Genesve, dans le prochain Sinode provincial pour par ledict Sinode estre employé là où il voisra estre expédiant pour la gloire de Dieu, les raisons de mondit Sieur de La Muce considérées, lequel sera remboursé de ses frais au cas que ledit Loyseau ne luy seront baillé ».
Bonaventure Chauvin, banneret de la Muce, seigneur du Bois-La-Muce et du Ponthus, était pensionné des Etats de Bretagne où son intelligence et sa pondération était appréciées. Ce breton se rendit plus tard célèbre en défendant Vitré pour le roi lors des guerres de la Ligue. Il fit appel à François Oyseau (orthographié Loyseau dans les actes), sieur de Trévecart, originaire de la région de Guérande et qui terminait ses études à Genève, pour exercer son ministère dans la région nantaise, soit dans son château du Ponthus (en Petit-Mars) ou dans son domaine du Bois-La Muce où se réunissaient les Nantais. François Oyseau se révéla un pasteur remarquable durant son très long ministère, à Nantes jusqu’en 1607, puis à Saint-Maixent et Gien. Il présida le synode national de Charenton en 1623. L’historien et pasteur Crevain passa sous silence la première ambition qu’avait eue Bonaventure chauvin de mettre François Oyseau directement à son service: « A l’égard de l’église de Nantes, il fut arrêté que M. de la Muce Ponthus ferait venir de Genève François Oyseau, proposant, pour être employé où le synode suivant le jugerait expédient pour la gloire de Dieu (ce fut pour Nantes, comme la suite le montrera) »(1) . Par contre, R. Joxe avait bien senti l’ambition du châtelain de La Muce: « Souvent il offrit l’abri aux huguenots chassés de Nantes. Des assemblées s’y tinrent (au Bois-La Muce), « sous des chênes ou sous des cormiers ». Mais la chance était bien petite d’obtenir que, si près de la fosse et de la ville close, pût durablement s’installer l’exercice des Nantais. En revanche Bonaventure détenait autour du bourg de Petit-Mars d’autres vastes domaines et une nombreuse clientèle vassalique. Son château-fort du Ponthus, redoutable et ceinturé de trois douves, dominait la vallée et commandait les passages et la navigation de l’Erdre : il pouvait donc rêver d’y recueillir un jour l’héritage de l’éphémère et tremblante Église de Nort« (2) . C’est un programme que réaliseront ses descendants au XVIIe siècle.

Poursuivons la transcription des actes du synode :

« Monsieur de la Pérade est submis au consistoire de l’Église de Nantes pour estre employé là où il voisra estre expédiant et demande temps pour donner ordre à ses affaires ce que luy a esté accordé jusques au prochain Sinode pour le plus longtemps ».
La Pérade participait au synode comme ancien de l’Église de Nantes, alors qu’il avait été auparavant le pasteur fondateur de celle de Chateaubriand. Originaire de Basse-Bretagne, il était paralysé des deux jambes, et certainement son infirmité rendait désormais trop lourde pour lui la charge d’une église. L’assemblée de la Roche-Bernard voulut l’honorer en le nommant secrétaire et en lui donnant un statut particulier d’aide à la communauté de Nantes: « le sieur de la Perade, auparavant ancien de Châteaubriant, se soumettrait au consistoire de Nantes, qui l’emploierait où il serait jugé à propos, après un terme marqué pour donner ordre à ses affaires », écrivait Crevain (3).

     « Maistre Charles Boulanger, ministre de la province de Poittou et exerçant le ministère en l’Église d’Aigre fusille [aigrefeuille], après c’estre submis au présant Sinode, a esté envoyé à l’église de Fresay [ Frossay ] suivant larequête du Sieur dudict lieu, sans préjudice de l’obligation que ledict Boullanger dict avoir à ladicte province de Poittou de laquelle obligation ledict sieur de Frosay […] fera dilligence de l’acquitter pour luy demeurer à tousiours si faire se peuct ».
L’Église de Frossay-en-Retz, au sud de l’embouchure de la Loire, venait de se constituer en 1564. Renée de Plouër, épouse de René Kergrois d’Avaugour, seigneur de Saffré, dont nous parlons ailleurs sur ce site, avait hérité de son père les seigneuries de Bois-Rouaud, La Cruaudais et La Bastardière, en Frossay. On peut légitimement penser que c’est elle qui était à l’origine du droit d’exercice de cette communauté, même si elle agissait peut-être au nom d’un de ses fils, titulaire du titre.

Clisson : le donjon et le pont de la vallée. Cliché Wikipédia.

Clisson : le donjon et le pont de la vallée. Cliché Wikipédia.

     « Les ministres de Blain et Chateaubriand avecq un ancien de l’Église de Nantes sont chargés de censurer l’Église de Noch [Nort ] pour n’avoir assisté au Sinode et s’enquérir du soing qu’ils ont de leur pasteur affin de les admonester respectivement de leur debvoir. Suivant ce que fut advisé au dernier Sinode tenu à Ploermel touchant la visitation des Églises destituées de pasteur a esté advisé que les ministres de Vannes et de Pontivy visiteront alternatiffvement l’Église de Hennebond à ce qu’ils ayent une exhortation par sepmaine, et les ministres de Rennes, Sion, Chateaubriand et Vitré feront le mesme en l’Église de Châteaugiron pendant absence de celluy qu’ils ont, et les ministres du Roysire [Croisic] et Pihiriac feront le semblable à l’Église de Guerrande et de Sainct Nazaire, et le ministre de la Roche Bernard fera le semblable à l’église de Muzuillac ; autant en fera le ministre de Vieillevigne aux fidelles de Clison, sellon leurs commodités, et seront admonestées cependant toutes les susdites églises destituées de pasteur d’en pourchasser soigneusement ».
Le synode, pour terminer ses travaux du jour, se préoccupe de l’encadrement pastoral de communautés naissantes et fragiles, dans l’attente, espère-t-il de temps meilleurs. C’est le pasteur Dugravier qui avait fondé, lors d’un voyage à Nantes en 1560, l’Église de Nort. Il y avait là plusieurs vassaux des Rohan qui avaient embrassé la Réforme, en particulier les Le Porc à Casson. Le pasteur Godefroy Guenet y exerçait son ministère depuis 1561. Clisson et Saint-Nazaire sont des Églises éphémères, nommées pour la première fois lors de ce synode.
Le synode organise, faute de mieux, la desserte des communautés isolées par les pasteurs voisins. Il faut bien réaliser que ce n’était pas simple à une époque où les voyages étaient longs et dangereux. Le retournement de la conjoncture religieuse et politique sera fatal pour ces Églises.

     (à suivre)

     Jean-Yves Carluer

1) Philippe Lenoir, sieur de Crevain, Histoire ecclésiastique de la province de Bretagne, Paris, 1851, p. 105.
2) R. Joxe, Les protestants du comté de Nantes, Marseille, 1982, p. 85.

3) Crevain, op. cit., p. 105.

 

 

 

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