Histoire de l’Église réformée de Nantes (ch 5)

L’histoire de l’Église réformée de Nantes, par B. Vaurigaud.

 Chapitre V

1585-1598

     Aux termes de l’édit de juillet, qui ruinait la liberté de conscience et nos Églises, tout pasteur devait vider le royaume dans le délai d’un mois, sous peine de mort, et tous autres se convertir ou s’exiler dans six mois, bientôt réduits à trois pour les hommes. Les esprits les plus fermes et les plus résolus furent consternés. Les pasteurs s’enfuirent tous; les uns sortant de la province se jetèrent dans les provinces voisines, espérant trouver une sûreté qui n’existait qu’à La Rochelle; les autres, pour la plupart, cherchèrent asile à Jersey ou à Guernesey, ou même en Angleterre. Oyseau dutt quitter aussi, cette fois, son Église el se réfugier à Thouars, attendant que Dieu lui permit de revenir à son troupeau.

     Il ne resta bientôt dans toute la Bretagne que l’Église Réformée de Vitré. Cette ville, en effet, resta pendant toute la Ligue dans le parti et au pouvoir du roi. Blain, au contraire, finit par tomber au pouvoir des Ligueurs, après avoir souffert deux sièges, à deux ans d’intervalle, et avoir été pillée et brulée en partie.

     A partir de l’année 1576, les débris des Églises Réformées de Bretagne réfugiées à La Rochelle, formèrent dans cette ville une Église distincte, ayant son existence, ses lieux de culte et ses conseils spéciaux, et appelée pour ce motif Église bretonne. Comme l’Église de Nantes y comptait de nombreux et de considérables représentants, et comme tous les renseignements que nous possédons sur cette Église de réfugiés sont empruntés à un papier consistorial non signé, mais écrit en entier de la main de Michel Tarn, ancien du consistoire de Nantes, nous nous y arrêterons comme à la continuation de l’histoire de l’Église Réformée de Nantes elle-même.

     Dès le mois de mars 1586, les réfugiés de Bretagne commencèrent leurs assemblées au temple de Sainte-Marguerite, et continuèrent pour la prédication, pour les catéchismes, pour les Consistoires et pour les censures, c’est-à-dire qu’ils s’organisèrent complètement selon la discipline. Ils n’avaient alors avec eux que deux Pasteurs : Laporte-Louveau, arrivé à La Rochelle dès le mois de septembre 1585, et Thierri, ministre de Vieillevigne. Le premier fut élu par la compagnie de ses frères, pour assister de leur part au Conseil de Messieurs de la ville et pour prêcher quand ils l’y appelleraient, auquel emploi il exposa la prophétie de Daniel, prêchant au temple de Sainte-Marguerite avec son collègue Thierri, dans l’église bretonne.

     A la fin de juin, on fit un catéchisme général chez M. du Chaffaut, où le concierge de Blain et Mathurine Mollet firent leur reconnaissance, pour avoir abjuré devant l’évêque de Nantes et assisté à la messe par informité. A un autre catéchisme, Madame de la Trévinière reconnut sa faute d’abjuration, et Mademoiselle de la Boullière reconnut celle d’avoir présenté un enfant en l’Église romaine. A un autre catéchisme général, la fille de Mademoiselle de la Bastardière fut catéchisée et fit sa profession pour être admise à la cène ; et de même, Jacques, fils de M. de Chambrisé (Le Cercler) ministre de Blain avant la Ligue. Ces catéchismes généraux, dit Crevain, se faisaient quatre fois avant chaque cène, pour interroger les enfants et les catéchumènes en âge et en état de faire la cène ; outre cela, on y faisait les censures, les reconnaissances et les professions de religion.

     En 1587, l’Église bretonne de La Rochelle continuait “son gouvernement ecclésiastique” en catéchismes, censures, consistoires, etc., non seulement au temple de Sainte-Marguerite, mais en des maisons de particuliers. En voici un exemple assez considérable. Une somme de douze cents écus était jugée nécessaire pour envoyer deux ministres et un ancien à la suite du roi de Navarre, lorsqu’il irait à la rencontre des reîtres qui venaient à notre secours. Il s’agissait pour l’Église des Réformés d’y apporter sa quote-part. Une assemblée eut donc lieu au mois de juin, en la maison de M. de Cargrois. Les ministres Louveau et Thierri y assistaient, et, avec eux, MM. de Cargrois, de Ponthus, du Chaffaut, de la Babinais, de la Chevrolièrc, de la Boutardière, de Bransec, les sieurs de la Mortrais, de Beauveron, de la Ville-Blanche, de Saint-James, de Landebec, Rouillard, Cadir ou Cadio, Trimaut, Delorme, du Brou ; et aussi Jean Vigneu, Jean Helon, le concierge de Blain, Jean Legoux, Michel Tarn et autres. Cette assemblée leva sur elle-même et sur les autres réfugiés bretons cinquante- trois écus, à quoi furent joints trente-cinq écus, apportés de Bretagne par M. de la Boutardièrc, et levés sur les frères qui n’avaient point quitté la patrie. Le tout fut délivré à M. Chalmot, président de La Rochelle, et, par un petit rcnfort venu de Bretagne, on fit jusqu’à cent écus pour la députation susdite, sans compter ce qui se levait à proportion pour les pauvres et pour d’autres frais.

     L’année suivante, nos bretons de La Rochelle continuaient leurs assemblées à Sainte-Marguerite et à Saint-Yvon et ailleurs, avec consistoires, catéchismes et censures, c’est-à-dire avec exercice complet de la discipline. Leur pasteur était toujours M. Thierri, de Vieillevigne, auquel vint s’adjoindre, pour quelques mois, M. Oyseau, sieur de Trevecar, ministre de Nantes, venu de Bretagne, qui demeura avec eux jusque vers la fin de l’année. Ce détail a son intérêt. Il montre combien était réel l’attachement de ce pasteur pour son Église de Nantes. Alors, en effet, il était pasteur à Thouars, et, malgré le péril qu’il y avait pour lui à revenir à Nantes, où il pouvait et devait être connu pour le long séjour qu’il y avait fait, surtout maintenant que la Ligue était dans toute sa force et que Nantes en était devenu la capitale et la résidence habituelle de Mercœur, il voulut y visiter les restes de son troupeau, qui n’avaient pu se réfugier à La Rochelle et visiter ensuite les réfugiés eux-mêmes.

     Dans une de leurs assemblées communes, M. du Hardaz, gentilhomme breton, gendre de M. de La Muce et qui était de l’Église de Nantes, fut député avec M. Fleury, gendre de Louveau et ministre, pour les Églises de deçà de la Loire, à l’assemblée générale, convoquée à Sainte-Foix et ensuite à Pons, par le roi de Navarre. Au catéchisme de Juillet, fait par M. de Trevecar-Oyseau, venu de Bretagne, on admit quelques prosélytes, entre autres M. Robihan, demeurant avec Mme de Vay, sa tante ; Guillou, sieur du Temple, natif de Saint-Brieuc, Daniel Roy, fils du coutelier de La Roche-Bernard.

     Un Consistoire chargea les sieurs Oyseau et Saint-James de parler à Madame de la Trevinière, qui partait pour s’en aller en Bretagne en quelques-unes de ses maisons, et lui remontrer le danger auquel elle allait s’exposer, en l’exhortant à la persévérance contre les promesses, les menaces et la violence des ennemis de la vérité. Au catéchisme du 27 décembre, où M. Thierri était seul ministre de Bretagne, M. de Laudonnière (de Goulaine) fit sa reconnaissance pour avoir été à la messe sans abjurer et, de même, la fille de Michel Tarn, nommée Rachel, que M. de la Haye, de Besné, chez qui elle avait demeuré, avait forcé d’aller à la messe deux ou trois fois après la déroule des Reitres.

     Ainsi se passa l’année 1588, en laquelle, après les barricades de Paris, le roi se vengea sur les Guisard, aux États de Blois, où il les fit poignarder, et ensuite se réconcilia avec le roi de Navarre : ce qui affaiblit la Ligue el donna courage aux Réformés, particulièrement en Bretagne.

     Les deux premiers jours de janvier (1589) qui étaient un dimanche et un lundi, la sainte Cène fut célébrée dans l’Église bretonne, et celle réitération marque l’abondance du peuple ou l’ardeur du zèle, ou tous les deux ensemble ; le tout se passait à Sainte-Marguerite, où les catéchismes el les censures, à la veille de chaque cène, se faisaient ordinairement, aussi bien que les prédications, et par le ministère de M. Thierri seul. Trois mois après, les dimanche et lundi 2 et 3 avril, on fit encore la Cène à deux fois, et il est remarqué que le roi de Navarre y assista et communia, il est assez surprenant qu’il préférât le troupeau breton, petit et réfugié, aux grandes assemblées ecclésiastiques des Rochelais et à leur grand temple. Dès la fin de mars, avant la Cène, un mercredi, ou célébra un jeûne public, qui fut général dans toutes les Églises de la France qui subsistaient alors. Ce jeûne avait été ordonné par l’assemblée générale des Églises, tenue à La Rochelle en novembre de l’année précédente. C’était le quatrième jeûne général depuis la Ligue: un jeûne par an.

      Les deuils qui précèdent et qui sont relatifs à l’Église bretonne de La Rochelle sont empruntés au registre non signé, mais marqué comme écrit de la main de Michel Tarn, ancien du Consistoire de Nantes et l’un des réfugiés. A partir de ce moment, il n’est plus question de l’Église bretonne de La Rochelle. Cela s’explique. La mort des Guise, l’union des deux rois, concertant contre les Ligueurs une action commune de leurs armées, la trêve d’un an, accordée seulement à ceux qui reconnaissaient l’autorité du roi, tout cela devait faire croire aux Réformés bretons qu’ils pourraient jouir de quelque repos, sinon à Nantes même, au moins dans d’autres parties de la province, et ils se hâtèrent de retourner chez eux. Mais leur attente fut trompée. Les Ligueurs redoublèrent de haine et ne gardèrent plus aucune mesure envers le roi.

 II

     Il ne semble pas que les Réformés de Nantes soient revenus alors dans cette ville. Mercœur y commandait en maître, et y fit ou y laissa commettre beaucoup d’excès et de violences contre les personnes ; mais les victimes furent plutôt des étrangers à la ville que des membres du troupeau réformé de Nantes, quoique, assurément, ces derniers ne fussent point épargnés. Ainsi, les prisonniers que les Ligueurs faisaient dans leurs différentes rencontres avec les troupes du roi ou avec celles des Reformés étaient amenés dans cette capitale de Ligue.

    C’est ainsi que vers cette époque une partie de ces pauvres captifs échut en partage aux Espagnols, qui les mirent dans un de leurs vaisseaux pour les rançonner ou faire servir de forçats. La Providence les délivra ; et voici de quelle manière : Ce vaisseau partant de Blavet (Port-Louis) fut tellement battu de la tempête, que pour se sauver il alla échouer à La Rochelle où l’on mit en liberté ces pauvres gens qui n’eussent osé l’espérer. Entre autres, il y avait en cette troupe délivrée, un M. de Quesneck, juge royal de Guérande, qui avait été mené prisonnier à Nantes après la prise du château de la Breteschc et d’autres encore qui s’étaient trouvés à la prise de Blain. C’était le plus jeune des fils de M. de Faucon, premier président du parlement, un frère du sieur du Goust qui commandait dans la place ; il se nommait Laujardière. Il y avait encore quelques autres gentilshommes comme La Garelaye et le sieur de Campzillon.

    D’autres furent moins heureux et eurent à endurer d’horribles traitements. Ainsi, l’un des plus honnêtes hommes de La Roche-Bernard, nommé Jean Durand, l’aîné, après avoir été, dit Crevain, épuisé de moyens par toute sorte de rançons, fut détenu longtemps en prison à Nantes, où, enfin, il fut réduit à tel point de ne pouvoir aller à ses affaires que, dans ses chausses cousues avec son pourpoint, avec telle puanteur et pourriture, qu’il finit ses jours en cet état misérablement et par une torture inouïe. Et parce que ce traitement lui fut fait en haine de la religion en laquelle il persévéra ; on peut dire de lui qu’il mourut martyr. Son fils, Jonas Durand, ayant été pris par la Ligue, fut mené à Nantes, où il fut condamné comme séditieux à être pendu, puis après brûlé comme hérétique.

    Un gentilhomme de Poitou, nommé de Laspoy, fut traité avec plus de cruauté encore. Amené captif à Nantes, il fut livré par le duc à un sien cousin-germain, nommé La Roche-Boiseau, qui le haïssait à mort et qui s’avisa d’un tourment inouï pour le faire languir avant que de le faire mourir : c’est de le mettre tout nu en chemise, le long d’une nuit d’hiver la plus rude et la plus froide, et le matin tout raide qu’il était et gelé de froid, le présenter et tourner comme du rôti ; ensuite de quoi il languit trois ans et plus avec des maux incroyables, qui ne finirent que par la mort.

    Il arrivait parfois que les captifs envoyés à Nantes par les Ligueurs pour y être emprisonnés ou mis sur les galères, y trouvaient précisément la connaissance et l’amour de la vérité religieuse qu’ils avaient ignorée jusque-là et se déclaraient pour elle, tandis que d’autres faisaient payer cher à leurs ennemis leur délivrance.

    Le premier cas se produisit pour La Tremblaye, et le second pour le capitaine La Pine.

     La Tremblaye, dont le nom de famille est La Grésille, demeura prisonnier dans une affaire contre les Ligueurs. Il fut envoyé à Nantes et enfermé dans une des tours du château. Il avait dans sa chambre le pertuis d’une basse fosse où était un cordelier qui était accusé d’avoir voulu quitter le froc. Tremblaye était alors un des plus vicieux aux reniements du nom de Dieu qui se pût trouver, si bien qu’il en était exécrable à ses compagnons. Le cordelier oyant (entendant) un tel jargon de la basse fosse en haut, criait des remontrances et puis des menaces à ces jureurs, qui, avec blasphèmes, lui reprochaient qu’étant condamné à une rude mort, il voulait corriger leur vie. Par curiosité, Tremblaye eut envie de voir cet homme, et quand les geôliers avaient tout fermé pour le soir, il faisait monter avec des linceuls ce prêcheur en la chambre. Celui-là, méprisant sa mort, fit tant par prières ardentes et par annoncer le jugement de Dieu, qu’avant de mourir il apprit à ce jeune homme à vivre en la Religion Réformée, où il a depuis persisté avec grand changement de langage et de mœurs[1].

Le capitaine La Pine était un compagnon de La Tremblaye ; il faisait la guerre avec tant d’heur (bonheur) en ses entreprises, qu’il en avait acquis la haine de la dame de Mercœur. Celui-ci ayant eu sur les bras une partie de l’armée liguée, resserré avec sa compagnie dans un cimetière, défait à plate couture et mené prisonnier à Nantes, fut présenté à la duchesse, par elle sollicité de changer de parti et de religion, et envoyé aux galères pour avoir répondu trop hautement aux promesses et menaces. Entre autres propos, il avint que celle dame, irritée, lui ayant dit que Dieu ne le sauverait jamais de ses mains, le prisonnier répliqua qu’il tenait sa délivrance toute assurée, puisqu’elle avait ainsi méprisé Celui qui donne la liberté.

 La Pine donc, mené dans la galère et étant vêtu superbement, donna en entrant, de son regard, une espérance imaginaire à tous les forçats ; pour à quoi remédier et complaire à la duchesse, le Grec, qui était comité, le battait outre mesure, et néanmoins ce misérable, parmi les coups, disait au Grec qu’il ne mourrait jamais d’autre main que de la sienne.

Les capitaines de la galère, une nuit, ayant préparé leurs soldats, firent crier : Debout ! debout ! La Pine est sauvé ! A ce cri, toute la chiorme (chiourme) se leva, et puis le Grec et ceux qui lui aidèrent coupèrent quelques bras qu’ils firent baiser à tous les forçats et jeter les corps dans la mer. La Pine et ceux qui étaient près de lui, pour ne s’être point levés, furent exempts de la batterie. Cela n’empêcha point ce courageux de gagner l’amitié d’un forçat qui était derrière son banc, d’un trompette anglais et d’un charpentier provençal -, ce dernier l’accommoda d’une enferge plus large que la sienne et à travers laquelle il pouvait passer le talon. Ce fer étant mis entre les mains du forçat de derrière, La Pine trouva moyen de mettre plusieurs chausses sur la jambe qu’il avait libre, et puis ayant demandé d’être changé, le forçat de derrière laissa habilement choir en l’eau la première enferge qu’on lui avait donnée à garder, escamotant l’autre à sa place, celui qui l’appliquait n’ayant point oublié à tâter du doigt si elle serrait assez. La nuit venue et les choses superflues ayant été ôtées, La Pine arrache son pied, le charpentier lui apporte une épée, lui se contente de sa hache. Alors le galant, debout, s’en va droit à la poupe où couchaient sur deux relais dix hommes, entre ceux-là le Grec, qui fut tué le premier, et les neuf autres par les trois. La Pine, ayant tué le Grec, commence à crier : La Pine est sauvé ! Debout, compagnons ! Ceux-là prenaient par les jambes ceux de proue qui couraient à l’alarme. Les capitaines et soldats montèrent lors de la chambre de poupe si serrés que les trois ne purent empêcher que quelques-uns ne gagnassent le tillac : deux saisissent à la fois La Pine, desquels il en tue un entre ses jambes, et trouvant place à son épée, il perce d’un même coup celui de devant; et le Provençal qui le venait assister, ayant fait beau meurtre de sa hache, l’Anglais seul pour son second lui aida si bien qu’il ne monta plus personne de la chambre. Ce fut lors que La Pine remontra à ses compagnons que leur liberté était de n’avoir pas sitôt la liberté, et à grand’peine leur persuada de couper les cables et voguer jusque hors la rivière de Loire, où tous furent déchaînés. El ainsi La Réale, galéasse (grande galère) à double chiomie (chiourme) vint à la puissance des Rochelais»[2].

III

     Pendant qu’on exerçait à Nantes de pareilles cruautés, on négociait avec Mayenne et avec d’autres chefs de la Ligue, même en Bretagne. Le roi s’était enfin décidé à se diriger vers cette province avec une armée, voyant le peu de résultat obtenu par ceux qui y commandaient pour lui. Il venait d’abjurer la religion Réformée et d’ôter ainsi aux Ligueurs le prétexte de la religion qu’ils mettaient en avant pour expliquer et prolonger leur révolte. Ce fut peut-être un calcul politique habile, mais ce fut certainement un acte immoral. « Je suis catholique de vie et de profession et très-fidèle sujet et serviteur du roi, écrivait à cette occasion un évêque, vivrai et mourrai tel. Mais j’eusse trouvé bien, aussi bien ee meilleur que le roi fut demeuré en sa religion, que la changer comme il a fait; car, en matière de conscience, il y a là-haut un Dieu qui nous juge, le respect duquel seul doit forcer les consciences des rois, non le respect des royaumes et couronnes et les forces des hommes. Je n’en attends que malheur. »

     Le duc de Mercoeur lui-même fut contraint d’accepter une trêve qu’il observa d’ailleurs fort mal, mais pendant laquelle on traita avec ses représentants des conditions de la paix et de sa soumission. Malgré l’avis de Mayenne qui lui avait fait dire que les plus courtes folies étaient les meilleures, il fit traîner les négociations en longueur, il usa de tous les moyens dilatoires qu’il put imaginer. Tout fut vain. Le roi se rapprochait chaque jour de Nantes et chaque jour aussi quelque chef des Ligueurs se détachait du parti pour faire sa soumission au roi, s’inquiétant surtout d’en obtenir les conditions les plus avantageuses.

    Sur ces entrefaites, le pape accorda au roi une absolution solennelle qui nuisit encore aux projets du duc de Mercoeur ; car s’il ne voulait pas se soumettre, il prétendait donc être en religion plus exigeant que le pape lui-même. Du reste, le vide se faisait autour de lui. « Il est abandonné de tous les siens, écrivait Villeroy à la date du 7 mars 1598, car il n’y a pas un des gouverneurs des places qui l’ont suivi, qui n’ait envoyé à part devers Sa Majesté pour se mettre à couvert sans lui. Je vous dis, jusqu’à ses plus intimes amis et serviteurs. »

    Il reconnut enfin la ruine de ses projets et de ses espérances quand le roi fut arrivé à Tours. Il n’y avait plus à hésiter. Il pria donc Montmartin, gentilhomme protestant, de conduire la duchesse au roi pour traiter des conditions de la paix dans la ville même de Tours. Madame de Mercœur chercha à se rendre le roi favorable, au moyen de la duchesse de Beaufort, sa maîtresse, à qui elle offrit de marier le fils naturel du roi avec sa propre fille. Elle gagna ainsi à sa cause la duchesse de Beaufort et le roi par elle.

    Heureuse du succès de ses démarches, Madame de Mercœur revint à Nantes par Angers, et assura au maire, qui était venu la saluer le matin, que la paix était faite. De son côté, Mercœur lui persuada de licencier les troupes qu’il avait dans les fauxbourgs et qui lui faisaient craindre une sédition. Pour y parvenir, il fallut emprunter deux mille écus. Mercœur les fit ensuite sortir promptement de la ville et de tout le comté. Peu de jours après, le 24 mars, Mercœur vint de sa personne saluer le roi à Angers et ratifier le traité dont sa femme avait proposé les bases.

    Les clauses principales furent que “le roi octroyait audit duc de Mercœur et à sa femme trois mille écus en faveur et en considération du susdit mariage. Tout fut conclu et arrêté, ce me semble, le cinquième de mars 1598 à heure remarquable, lorsque finissait la grande éclipse du soleil). Par ainsi, continue Montmartin, éclipsa le grand pouvoir et autorité de M. de Mercœur qui avait duré neuf ans en guerre ; mais c’est pour le pauvre peuple”[3]. Sous le rapport politique, le roi avait décidé que le duc ne conserverait pas le gouvernement de la province et remettrait le château de Nantes aux gens du roi. La première clause de ce traité, après l’excuse de la rébellion fondée sur le grand zèle que Mercœur avait eu pour la religion, portait « qu’afin de reconnaître sa bonne volonté actuelle, le roi voulait que, en la ville de Nantes, ne soit fait aucun exercice de la R. P. R. et ne soit ordonné aucun lieu pour l’exercice de ladite religion à trois lieues de la ville. Enfin, comme indemnité pour son gouvernement dont il devait se démettre un mois après l’enregistrement de l’édit, le duc recevait une pension de 16,666 écus par an. Pendant que Mercœur se résignait à son sort, les habitants de Nantes envoyèrent des députes au roi pour présenter leurs excuses: “Sire, lui dirent-ils, vos Très-humbles et très-obéissants serviteurs et sujets, les habitants de votre ville de Nantes n’appréhendent que V. M. ne veuille facilement éteindre aux pleurs et lamentations publiques la colère que les guerre civiles vous auraient pu allumer contre eux, mais bien craignent-ils, sire, que ne preniez en bonne part qu’ils viennent, après tous vos autres sujets, s’humilier aux pieds de V. M., et qu’ils semblent être les derniers à s’éjouir de la faveur singulière que Dieu a fait à la France lui donnant un si grand roi, lequel, comme un bel astre illuminé des rayons de son Saint Esprit, dissipa les ténèbres des discussions qui obscurcissaient la splendeur de la religion et conséquemment de la paix en ce royaume. Sire, vos très-humbles sujets vous supplient vouloir imputer cette faute à je ne sais quel malheur de ce siècle, plutôt qu’au défaut de bonne volonté d’obéir et reconnaître V. M., laquelle se laissera persuader, s’il lui plaît, que combien qu’ils soient les derniers à vous offrir leur reconnaissance qu’ils espèrent, par le moyen de votre clémence, être à l’avenir les premiers en obéissance, fidélité et persévérance, et croient, les voulant V. M. regarder de bon œil, que vous jugerez comme ont fait tous les rois, vos prédécesseurs que, en tout votre royaume, il n’y a point de plus dévoués et de plus obéissants sujets que vos habitants de Nantes, lesquels, sous le bon plaisir de V. M., nous ont chargés de leurs très humbles remontrances pour la supplier de les voir et considérer”.

    Le roi répondit qu’il était content des excuses de la ville et qu’il avait arrêté d’y faire sous peu son entrée.

    Joyeux d’en être quittes à si bon compte, les habitants décidèrent, en signe de réjouissance et d’honneur, que ceux qui seraient sous les armes auraient des habits incarnat ou blanc ou vert-brun, qui étaient les couleurs du roi, que, suivant l’ancien cérémonial gardé à la réception du roi, la ville en corps et les juges-consuls se rendraient à cheval à la maison de Ruis et qu’à la porte de cette maison, le maire haranguerait le roi, lors de son arrivée, au nom de tous les habitants. On résolut de lui offrir deux beaux chevaux d’Espagne richement équipés et, à cet effet, d’acheter la belle cavale de M. de Mercœur et le beau cheval d’Espagne du sieur de la Partdieu. D’anciens ligueurs offrant au roi, dans la capitale de la Ligue, la belle cavale de Mercœur ! On n’a vu jamais rien de si contrit que M. de Mercœur, écrivait Mornay à sa femme, nos orgueils seront rabattus à bon escient.

    “S. M. est arrivée ici (à Nantes), écrivait M. de Pierrefite à Mme de Mornay. Les habitants sont allés au-devant d’elle, ont dressé un bataillon avec dix enseignes et des enfants perdus, le tout assez mal ordonné, combien qu’ils fussent assez braves. Ils ont enchéri le taffetas blanc pour faire des écharpes“.

    Ce fut vers les six heures que le roi fit son entrée à Nantes. Il était à cheval et vint par la porte Saint-Pierre, il alla descendre au château où le Chapitre vint aussitôt le complimenter.

    Mais, en même temps qu’il poursuivait la négociation qui venait d’aboutir à la destruction de la Ligue, le roi s’était proposé un autre but non moins important et non moins difficile à atteindre : l’existence légale des Réformés à assurer et à consacrer. Il dut y apporter autant de persévérance et d’adresse, pour dire le moins, que dans la négociation politique. Il n’avait point à lutter contre des adversaires, mais contre des amis éprouvés, fidèles, dévoués, prêts à tout sacrifier pour lui, pour faire triompher sa cause, tout, excepté la conscience et les droits de Dieu sur elle. La résistance, pour être plus franche, plus loyale, infiniment moins hostile, n’en fut que plus résolue et plus ferme. Les Synodes en furent les organes, mais surtout les assemblées politiques. Deux synodes nationaux eurent lieu pendant la durée de la Ligue, l’un à Vitré, en 1583 ; l’autre à Montauban, en 1594. Le pasteur de Nantes, Oyseau de Trévecar, qui s’était réfugié à Thouars, figurait à ce dernier synode comme député des deux provinces : le Poitou et la Bretagne. Il assista, en la même qualité, à l’assemblée politique de Sainte-Foy. C’est un témoignage de la haute estime dans laquelle ce pasteur était tenu par les Églises en général, et notamment celles de la Bretagne et du Poitou. Aussi bien était-ce à la fois un homme de prudence et d’énergique décision. Plus d’un incident en fournirait la preuve.

     L’Église de Nantes fut représentée dans la dernière des assemblées politiques par Louis d’Avaugour, fils de René d’Avaugour. Il s’était d’abord excusé de s’y rendre quand elle était réunie à Loudun, mais il y vint quand elle était à Chatellerault. C’est de cette assemblée, sous les différents noms qu’elle a portés, suivant les lieux de sa résidence, qu’un écrivain moderne a dit : C’est à elle que la France doit tout autant, si ce n’est plus, qu’à Henri IV, d’avoir devancé, par l’Édit de Nantes, “les autres peuples chrétiens dans les voies de la société nouvelle qui sépare l’Église de l’État, le devoir social des choses de la conscience et le croyant du citoyen[4].

    Le 25 mars furent arrêtés les articles concernant les affaires de la religion, et, dès le lendemain, on commença à dresser l’édit, qui fut conclu le 13 avril, le jour même de l’entrée du roi à Nantes.

 IV

     Pendant les quelques semaines que le roi passa à Nantes, du 13 avril au 6 mai, l’Église réformée de cette ville dut avoir des réunions de culte et être visitée par quelque pasteur. Les anciens membres étaient revenus de leur retraite de La Rochelle, et plusieurs autres personnes des Églises voisines, de la Bretagne et du Poitou, principalement parmi les gentilshommes, ne manquèrent pas de s’y rendre pour saluer le roi, et pour entourer sa soeur, qui l’avait accompagné et qui n’avait pas cessé de professer la religion.

    Grâce à cette influence, que la politique du roi faisait sans doute entrer dans ses plans comme moyen d’agir sur les Réformés, on prêcha l’Évangile dans la plupart des villes où elle passa. C’est ce qui eut lieu à Angers, le 22 mars, quand on était encore en négociation avec Mercœur, et que le traité n’était pas encore signé. Cette assemblée ne dut point passer inaperçue, car elle fut très nombreuse et on y prit la Cène. “Demain, écrivait Mornay à sa femme, le 21 mars, nous faisons la Cène chez Madame, où je pense qu’il se trouvera près de trois mille personnes»[5] .

    Si l’on agissait ainsi avant la signature de l’Édit, quand on pouvait craindre que cela nuisit aux négociations, comment ne l’eût-on pas fait quand la Ligue était morte, Mercœur soumis, l’Édit signé et la paix extérieure conclue ?

    Les Réformés devaient être nombreux à Nantes en ce moment. Mornay y avait précédé le roi avec plusieurs gentilshommes, et, le 11 avril, il écrivait à sa femme : “Mesdames de Rohan sont arrivées ici d’hier avec cent gentilshommes poitevins, la plupart de la Religion et de nos amis. » Il semble donc plus que probable que les Réformés firent à Nantes ce qu’ils avaient fait à Angers et qu’ils ne se passèrent point de culte.

    Ce qui rend la chose certaine, c’est une déclaration du pasteur Louveau, dans une notice historique de nos Églises que les Ligueurs lui avaient détruite, et qu’il avait refaite et dédiée à Madame de La Muce. “En ce temps-là (1898), dit-il, Dieu me mit au cœur de faire un voyage en Bretagne pour visiter les ruines de Jérusalem, que je trouvai beaucoup plus affreuses qu’elles ne m’avaient été représentées par beaucoup d’honnêtes gens très dignes de foi. Ce qui n’empêcha pas que je ne départisse le petit talent que Dieu m’avait donné à tous ceux qui en avaient besoin, même en la ville capitale, où je trouvai des personnes aussi affectionnées au service de Dieu qu’il est possible, et surtout des femmes de tout âge et condition. »

    Crevain, commentant ces lignes qu’il cite, ajoute : “Quand M. Louveau dit qu’il départit de ses soins à plusieurs, aux deux voyages qu’il fit cette année en Bretagne, même dans la capitale ville, il n’entend pas Rennes, qui n’était point du tout sur sa route de Beaugency à La Roche-Bernard, mais plutôt la ville de Nantes, qui avait été le siège du duc de Mercœur et la capitale de la duché usurpée par la Ligue, outre que le roi y avait résidé avec sa cour dans le château, au temps de l’édit d’avril, et c’est où le sieur Louveau dit qu’il se trouva avec deux de ses compagnons avant que S. M. partit de Nantes pour s’en retourner»[6].

    Il ressort clairement de ce qui précède que, pendant une partie tout au moins du séjour d’Henri IV à Nantes, trois pasteurs s’y trouvèrent également, Louveau et deux de ses compagnons, et qu’il y avait alors dans celle ville des personnes et surtout des femmes de toute condition aussi affectionnées qu’il est possible au service de Dieu.

    Quels étaient les deux compagnons de Louveau ? Il est difficile de le dire. Peut-être Silo Le Cercle, Un ancien pasteur de Blain, réfugié à Luçon, était-il l’un des deux et était-il venu avec les dames de Roban. Dans tous les cas, le pasteur de Nantes, Oyseau de Trèvecar, n’y était pas encore revenu ; mais il ne tarda guère. On l’y trouve, en effet, celte même année, probablement dès le mois de juin tout au plus tard, car en juillet, avec M. de la Morinaye, il figura au Synode provincial de Saint-Pierre-sur-Dive, comme député de Bretagne et qualifié ministre de Nantes.

    Si l’Église Réformée de Nantes avait conservé des membres fidèles, elle avait fait aussi de grandes pertes pendant la Ligue. Une de ses familles surtout et des plus illustres fut fort éprouvée, celle de la Muce-Ponthus, qui réunissait chez elle l’Église du Ponthus, annexe de celle de Nantes. C’est ainsi qu’en l’année 1591, au mois de mars, on perdit haut et puissant Bonaventure de La Muce et de Ponthus, gouverneur et lieutenant pour le roi à Vitré, en l’absence de M. de Montmartin, son neveu. Il fut enterré dans le chœur du temple de la Madelaine, chapelle du château, par le consentement de haute et puissante dame Anne d’Alègre, mère du jeune comte de Laval, auquel appartenait l’enfeu de celle chapelle, ou église paroissiale et seigneuriale.

    Le convoi funèbre se fit sans autre cérémonie, sinon que le corps fut porté par des gentilshommes, en présence de M. de Montmartin, gouverneur et lieutenant général pour le roi, à Vitré, ville et château, qui portait un bout du drap, et le sieur du Hardaz, gendre du défunt, portait l’autre bout. C’est, dit Crevain, le premier des seigneurs de Ponthus qui ait donné son nom à Christ, dès le commencement de la Réformation, sous le nom de Bonaventure Chauvin, d’une sœur duquel le gouverneur Montmartin devait être issu. C’était un homme véritablement pieux, dont Louveau parle avec éloge dans sa lettre historique. « Ce vénérable vieillard, dit-il, était l’ancien répertoire des affaires de Bretagne, brûlant du zèle de la maison de Dieu, à laquelle il avait dédié ses deux ainés, l’un emporté d’un coup de canon, à Brouage (1577), en la bonne école de M. de la Noue ; l’autre, décédé à Vendôme, en revenant du siège de Paris (1590″).

    Dans le registre de Vitré où ce décès est inscrit, il y a, en marge, à côté de ce nom: « Va-t’en au nombre des élus, Bonaventure de la Muce. »

    Celle perte fut adoucie, néanmoins, pour l’Église de Nantes, par la piété et le zèle du troisième fils du seigneur de la Muce, qui s’en montra, à tous égards, le digne continuateur et héritier. Il se nommait David, et était devenu l’aîné par la mort de ses deux frères, dont il était le cadet.

    Il épousa en première noce demoiselle Philippe Gouyon, fille de Messire Charles Gouyon, baron de la Moussaye, le dimanche 8 mars 1591, à Vitré. Elle vécut peu, à peine une année. Nous voyons, en effet, David de la Muce épouser en secondes noces, vers la fin de 1592, également à Vitré, dame Sara du Bois, fille puînée du seigneur de Baulac. C’est à elle que Louveau dédia, en 1591, son histoire. C’est ainsi, dit Crevain, que celle histoire s’est trouvée au Ponthus, où Madame de la Muce la porta avec sa dot, et d’où elle m’a été prêtée.

    Deux ans après, à peine, Madame de la Muce était veuve. Voici à quelle occasion elle l’était devenue : Les Espagnols cherchaient à se rendre maîtres de Brest (1594), et dans ce dessein s’étaient emparés de Crozon, situé dans le voisinage -, mais le maréchal d’Aumont les en dénicha vigoureusement. Ce ne fut pas toutefois sans perte de plusieurs braves gens qui y demeurèrent, les uns à la furie des assauts et au lit d’honneur, les autres par des maladies que l’injure du temps leur causa. M. de la Muce-Ponthus fut de ces derniers. Le 28 octobre audit an (1594), rapporte maître Jehan Pichart dans son journal, le sieur de la Muce-Ponthus, huguenot, fut amené de l’armée où il était mort de la dyssenterie, par M. le marquis de la Marzelière et quelques compagnons ; fui porté et mis en la chapelle de la Martinière, prés cette ville de Rennes, el le lendemain conduit à Vitré“. Il laissait sa femme enceinte de huit mois. Elle accoucha le 1er décembre d’un fils, qui fui baptisé le 15 avril 1595, et nommé David. Il eut pour parrain Jean du Matz, et pour marraine Anne d’Alègre.

    Louveau, parlant de la mort du père qu’il rapproche de celle de ses deux frères et de celle de leur vieux père, écrivait : « La mémoire de ces trois frères n’est pas moins heureuse que celle de leur bon père. » Ces glorieux exemples furent suivis et au moins égalés; nous le verrons dans la suite, par cet enfant, orphelin avant sa naissance, mais élevé par une pieuse mère. Louveau cite, en effet, “parmi les femmes chrétiennes de cette époque dont la mémoire est en bénédiction, et qui se sont rendues illustres par leur piété et leur persévérance“, Madame de la Muce-Ponthus[7]. Au reste, cette noble-famille a été une des gloires de l’Église Réformée de Nantes, jusqu’à la révocation et au-delà, par la piété, le zèle et la foi inébranlable de plusieurs de ses membres.

    Quoique signé à Nantes, l’Édit qui en porte le nom ne procura aucun avantage à l’Église Réformée de cette ville, et à peine quelques gratifications peu importantes à des familles particulières, dont les sacrifices et les pertes pour le service du roi étaient à peine compensés. Ainsi, le fils de La Noue fut déchargé de tous les droits et devoirs seigneuriaux dus au roi, à quelque somme qu’ils pussent s’élever, pour la vente de totalité ou partie de sa terre de la Gascherie. Madame de la Muce obtint enfin, mais avec des conditions restrictives, l’érection en nom et titre de châtellenie de la terre et seigneurie du Plessis du Bois de la Musse, avec ses juridictions, appartenances el dépendances. Elle en avait eu l’autorisation par lettre du roi, du mois d’août en 1572, mais ces lettres n’avaient point été entérinées. Elles ne le furent que le 27 juin de celle année.

    « Le roi, dit le registre de là Chambre des Comptes, voulant favorablement traiter Sara Dubois, douairière de la Muce, et, en souvenir des bons services faits tant par ledit sieur de la Muce que par ses prédécesseurs, ordonne et très-expressément enjoint de vérifier et entériner les lettres du mois d’août 1572. »

    Devant un ordre si net et si précis et les circonstances étant bien changées, la Chambre dut s’exécuter. Elle enregistra donc les lettres, mais, ayant égard à l’opposition des bourgeois, manants et habitons de la ville de Nantes, ce fut à la charge, par la famille de la Muce, “de ne jamais fortifier, d’aucune manière que ce soit, la maison du Plessis du Bois de la Musse, et de n’y laisser faire aucun exercice de la R.P. R. ni assemblée de ceux de ladite religion“.

    Le 2 du mois de mai, le roi étant en son Conseil, à Nantes, signa les articles secrets relatifs à l’Édit de Nantes et applicables aux Réformés de cette ville. Ce ne fut guère que la répétition de ce qui avait été convenu avec Mercœur. “Ne pourra être fait ledit exercice (de la religion) en la ville el faubourgs de Nantes, et ne sera ordonné aucun lieu de baillage pour ledit exercice à trois lieues à la ronde de ladite ville ; pourra, toutefois, être fait dans les maisons de fief, suivant l’Édit de Nantes“.

    Mais, l’Édit une fois signé, il fallait en obtenir l’enregistrement par les Parlements. Cela n’était pas sans de très grandes difficultés. Cette négociation fut presque aussi longue et aussi difficile. Les Réformés durent maintenir un abrégé de l’Assemblée qui devait rester en fonction jusqu’à l’enregistrement de l’Édit par tous les Parlements. Sa vigilance et son énergie furent loin d’être inutiles. Enfin, après avoir épuisé les délais et résisté aux ordres du roi, aussi longtemps que possible, après s’être prononcé contre les clauses relatives à l’exercice du culte, à l’admission des réformés à toutes les charges, à la formation d’une Chambre exceptionnelle pour le ressort du Parlement de Rennes et souffert deux jussions (30 avril et 19 juillet), il se soumit et le vérifia, ainsi que les articles secrets, mais en exigeant de son premier président qu’il fit auparavant, de vive voix, la déclaration que c’était sans approbation d’autre religion que de la catholique, apostolique et romaine. C’était le 23 août 1600, un an, jour pour jour, après que l’Édit lui avait été envoyé.

[1] Idem, p. 409.

[2] D’Aubigné, Histoire universelle, IV, p. 409.

 [3] Montmartin, CCCXVI.

 [4] Augustin Thierry, Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-État, p. 207.

 [5] Mémoires de Mornay, VIII, 107.

 [6] Crevain, pp. 326 à 330.

 [7] Crevain, p. 328.

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