Guillaume Portier (1790-1828)

 Comment un malouin catholique devint un pasteur provencal…

      L’avantage d’un site internet, c’est que l’on peut y compléter des travaux de recherche qui datent déjà de plus de 20 ans. J’avais écris alors que trois jeunes bretons s’étaient convertis au protestantisme lors de séjours contraints dans les îles britanniques, comme émigrés ou prisonniers. Ces trois hommes sont devenus pasteurs et ont exercé un précieux ministère en France. Pierre du Pontavice, Laurent Cadoret et Armand de Kerpezdron avaient été bouleversés par la prédication du Réveil méthodiste. C’est un des  aspects étonnants de la période : le nombre de convertis bretons au sein du corps pastoral français de l’époque interroge l’historien. Or, ils n’étaient pas seulement trois, mais quatre !

    Je voudrais donc ajouter ici une nouvelle biographie qui m’était restée inconnue jusqu’à peu.

     Gilles Guillaume Portier a vu le jour à Saint-Malo, alors que la France était entrée depuis peu en révolution. La famille était catholique et sans doute tournée vers la mer et le commerce. On trouve plusieurs Portier, négociants et armateurs, dans la cité corsaire à la fin du XVIIIe. Ce qui est certain, c’est que le jeune Guillaume (c’est le prénom usuel) est fait prisonnier par les forces anglaises à la fin de l’Empire.

     Il est visité par Armand de Kerpezdron, un autre breton, originaire de Josselin, mais qui, lui, était un gentilhomme royaliste réfugié, et donc libre. Après sa conversion, Armand de Kerpezdron avait entrepris d’évangéliser les prisonniers qui croupissaient sur des navires désarmés, les fameux pontons de la Medway. Guillaume Portier fut bientôt convaincu, tout comme un de ses compagnons d’infortune, Laurent Cadoret. Tous les deux suivirent ensuite les cours dispensés par le méthodiste Pierre Bogue dans son séminaire de Gosport. Ce dernier avait une vision très moderne du ministère pastoral. Chaque Église devait être au coeur d’un système de communication axée sur l’imprimé : écoles, cours d’alphabétisation, sociétés bibliques locales, action sociale, militantisme contre l’esclavage. Les deux jeunes bretons purent bientôt participer à la rédaction de la préface d’une nouvelle édition du Nouveau Testament. Guillaume Portier compléta sa formation au séminaire pastoral de Jersey et fut consacré au ministère dans l’Église wesleyenne de Saint-Hélier en 1819.

     C’est sans doute durant cette phase de formation qu’il se maria avec une anglaise, Ann Brown, à une date qui m’est inconnue, et entra au service de la London Missionary Society (LMS). Cette Société des Missions de Londres menait de front un large projet dans les pays d’outre-mer et une action en direction de la France pour y diffuser le « Réveil ». Nombre de congrégations protestantes y étaient alors dépourvues de pasteur, et il y avait une réelle opportunité de pouvoir s’y intégrer.

     C’est ainsi qu’en 1819 Guillaume Portier passa en France avec sa famille. La LMS avait projeté de l’installer dans la petite cité de Saverdun, en Ariège, qui abritait une paroisse protestante et où un poste pastoral devait se libérer. Il s’agissait en fait d’une erreur. Guillaume Portier y resta néanmoins deux années, pendant lesquelles il créa une école du dimanche à but d’alphabétisation. Il se fit aimer des protestants locaux qui n’étaient pourtant pas proches du Réveil. Mais, faute de trouver un financement, il dut se résoudre à chercher une nouvelle paroisse.

Le temple de Lourmarin.

Le temple de Lourmarin.

     Une belle opportunité s’ouvrit en 1821. Il s’agissait de remplacer le pasteur de Lourmarin, dans le département du Vaucluse. Les protestants du lieu étaient les descendants des Vaudois du Lubéron. Leur communauté était parvenue à résister au temps et aux persécutions qui s’étaient succédées depuis les grands massacres qu’ils avaient subis au temps de François 1er. En 1821, c’était une fort belle communauté de 1100 personnes qui venait d’inaugurer un des plus grands temples de la région.

     Guillaume Portier y développa nombre d’activités. Il créa en particulier dès 1822 à Lourmarin une société biblique auxiliaire, avec des annexes à Lamotte, Orange et Avignon. Le bulletin de la Société de Paris mentionne en 1824 que « la distribution des livres saints, se continue toujours avec zèle et activité »[1].

     Mais le ministère de Guillaume Portier s’interrompt le 8 août 1828, alors qu’il n’a que 38 ans. L’acte de décès mentionne qu’il résidait dans la grande rue, aujourd’hui rue du Château, dans une maison proche de celle qu’habitera bien plus tard un autre Lourmarinois, célèbre celui-là, Albert Camus.

     Guillaume Portier laissa derrière lui une veuve et au moins un fils, Abraham Jean Portier (1822-1888). Ce dernier fit carrière dans l’armée et reçut la légion d’honneur en 1867. Aujourd’hui, Lourmarin, considérée comme une des plus belles cités de caractère de France, est une destination prisée du Lubéron. Les visiteurs sont étonnés par la taille de son temple. Ce fut, pendant quelques années, la paroisse d’un Breton…

 Jean-Yves Carluer


[1] Bulletin de la Société Biblique Protestante de Paris, juillet 1824, p. 35.

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