L’histoire de l’Église réformée de Nantes (Chapitre 3)

CHAPITRE III

 1566-1572.

     Lors de son voyage à Nantes, le roi se préoccupa, non seulement du rétablissement de la messe à Châteaubriant et à Blain, où depuis deux ans elle avait cessé d’être dite, mais aussi de faire droit aux demandes des Réformés. Des commissaires avaient été désignés dans ce but ; mais ils mirent peu d’empressement à remplir cette portion de leur tâche. Nous avons vu plus haut que les habitants de Nantes avaient adressé à Martigues une députation pour demander que le roi mit hors de la ville le prêche et les écoles. Il semble que le roi à son passage, quelques mois plus tard, ait accueilli cette requête, ou que, se prévalant de sa présence, les adversaires des Réformés leur aient fait retirer le lieu de culte que le duc d’Étampes leur avait accordé à Beauregard. Toujours est-il qu’ils en furent dépossédés au mois de février de cette année, et, dit Crevain, avec violence. Ils choisirent alors un lieu moins sujet aux courses du peuple, à une petite distance de la ville et appelé le Plessis-la-Muce.

    C’est aujourd’hui une dépendance de la commune de Chantenay, mais qui appartenait alors à la famille de la Muce, ainsi que la maison seigneuriale dite le Bois-de-la-Muce. Ces circonstances, et notamment le fait que la famille de la Muce était de la religion, expliquent comment les Réformés de Nantes choisirent ce lieu et purent s’y établir. Car, au début, ils ne le firent pas par autorité des magistrats, mais comme d’eux-mêmes, et par compensation du lieu qu’on leur avait ôté.

    Bientôt après, ils demandèrent et obtinrent qu’on les y établit, consentant à cet éloignement pour y avoir plus de sûreté. Cette autorisation leur fut accordée par les commissaires chargés, quelques mois auparavant, du rétablissement de la messe. Les assemblées se faisaient tantôt en haut de la montagne et tantôt en bas, sous des chênes et sous des cormiers.

    Cela dura ainsi depuis le mois de février 1566 jusqu’en juin 1567. Alors on bâtit, sur le sommet de la colline, un temple en appentis, où l’on ne prêcha que trois ou quatre mois, jusqu’au 3 octobre 4567. On y célébra, soit dans le temple, soit dans le lieu où l’on s’assemblait avant qu’il fût construit, trente-cinq mariages par le ministère des pasteurs Bachelard (dit Cabanne) et Oyseau.

    Au commencement de l’été de cette année (1567), la reine ayant fait venir six mille suisses sous la conduite du colonel Pfeffer, et le cardinal de Sainte-Croix s’étant rendu à la Cour, comme légat du Pape, pour procéder, de concert avec le roi, à la publication du Concile de Trente, les chefs des Réformés se réunirent à Châtillon-sur-Loing, pour aviser à ce qu’il y avait à faire. On voyait de plus en plus clairement se dérouler le plan arrêté dans l’entrevue de Bayonne et l’exécution en devenir prochaine, il fallait, ou s’attendre à être exterminés, ou prendre les armes. On résolut de prévenir les ennemis. L’amiral fit prévaloir l’avis d’enlever le roi pour le soustraire à l’influence des Guise ; on fixa le 27 septembre pour l’exécution de ce dessein et la petite ville de Rosoy, en Brie, comme lieu de rendez-vous. Mais l’entreprise manqua. C’était la guerre ouverte. Dès que la nouvelle en parvint en Bretagne, l’Église de Nantes, justement effrayée, se réfugia à Blain pour la seconde fois. C’était au mois d’octobre. Elle y demeura, non seulement tant que dura la seconde guerre, qui fut d’environ six mois, mais aussi pendant la troisième, qui fut de deux ans. Ce n’est pas tout, elle y prolongea son séjour pendant plus de quinze mois après l’édit de paix, jusqu’à la fin de l’année 1571. Pendant le séjour de quatre ans qu’elle fit à Blain, elle y célébra dix-huit mariages entre ses familles et y célébra quarante enterrements au grand Temple et au cimetière de Blain. Les baptêmes durent être beaucoup plus nombreux. Le registre en mentionne 400 en dix ans. Sur ce pied, il dût y en avoir plus de deux cents pendant les deux séjours qu’elle fit dans ce sûr asile, soit pendant six ans.

II

    Un séjour si prolongé, surtout après la paix, ne prouvait-il pas trop de prudence et trop de crainte ? Pourquoi les Réformés de Nantes furent-ils si longtemps à retourner en leur ville? Crevain s’était posé la même question et, au milieu des causes diverses qui lui paraissent en pouvoir être alléguées, il indique, sous forme dubitative, il est vrai, « l’animosité et l’aversion du peuple nantais qui continuaient, malgré la paix, contre leurs compatriotes de la religion. » C’était là le véritable motif. Celte haine était réelle, et en toute occasion on en voyait la preuve. C’est ainsi qu’au seul bruit de la paix, les habitants se réunirent « en forme de corps politique” et envoyèrent trois députés, dont un chanoine, auxquels ils donnèrent pouvoir express et mandement spécial de se présenter pour eux, tant devant le roi et son conseil privé que partout ailleurs où il serait nécessaire pour «faire remontrer et faire entendre que là où par la conclusion de paix, ceux de la nouvelle opinion prétendront ou voudront leur être accordé ou établi â l’un des faubourgs de ladite ville, ou en aucun autre lieu et endroit de la juridiction, évêché et comté dudit Nantes, aucun prêche et exercice public ou autre de ladite prétendue religion ; ils supplient et requièrent très humblement S. M. ne s’y vouloir assentir. » Dans le cas où, à l’arrivée des Députés, le roi aurait eu déjà « accordé un lieu et exercice, » ils demandaient à S. M. de le révoquer. Non contents de l’envoi de leurs députés, ils écrivirent au duc de Montpensier, leur gouverneur, alors à Paris, de leur accorder son appui, que celui-ci n’eut garde de leur refuser. Il leur écrivait, en effet, peu de jours après : “Messieurs, j’ai vu les lettres et articles que vous m’avez envoyés par ces porteurs, à quoi vous connaîtrez, par l’édit de pacification qui vous a été envoyé, que j’avais déjà en partie satisfait. Car, j’ai eu le soin, en arrivant à la cour, qui n’a été qu’un demi-jour auparavant de la résolution de ladite paix, de me faire réserver la nomination des villes aux faubourg desquelles il se devait faire exercice de l’opinion nouvelle en mon gouvernement, que j’ai choisies en tel lieu et assiette, qu’elles ne sont maritimes, ni frontières, ni en telle assiette qu’ils eussent bien désiré. Toutefois quand ils s’en sont plaints, pour n’avoir, comme ils disaient jamais ouï parler desdites villes, et qu’on les m’a renvoyés, pour me pourchasser d’en nommer d’autres, ils ont mieux aimé s’en contenter que d’avoir recours à moi“.

    De pareilles dispositions dans la population de la ville, si bien comprises et partagées par le gouverneur, ne laissaient guère d’illusions aux Réformés sur le traitement qui les attendait s’ils revenaient à Nantes. Il n’est point surprenant alors qu’ils aient autant prolongé leur séjour à Blain.

III

    Ce n’était pas de Nantes seulement, mais des Églises voisines que les Pasteurs et plusieurs familles s’étaient réfugiés à Blain On n’y comptait pas moins de quinze ou seize pasteurs à la fois, résidant au château, et ayant part à la large hospitalité de Rohan. L’Église de Blain, déjà nombreuse par elle-même, en était singulièrement accrue. Le zèle, la pièté, la vie y étaient également remarquables. Il y avait chez le troupeau un désir presque insatiable d’entendre la Parole de Dieu, et chez les pasteurs un empressement infatigable à y répondre. Ainsi, il y avait prêche toutes les semaines, les lundi, mercredi et dimanche, et deux sermons pour les serviteurs, à sept heures du matin, le dimanche et le mercredi.

    Il fallait pour tant de pasteurs, pour une population si nombreuse et pour des assemblées si fréquentes, beaucoup de lieux de culte. Ainsi, on se réunissait dans l’auditoire, devant le grand temple et fort proche. On appelait le grand temple la grande église du bourg, lorsque les nôtres s’en servaient, ce qui cessa d’avoir lieu après le passage du roi. On ne se servît que du cimetière. On s’assemblait encore au château, dans la grande salle qui a quarante pas de long ; en la chapelle du château, qui subsistait encore à la fin du XVIIe siècle (1683) ; en la chapelle du jardin, que les sièges ont ruinée ; en une chambre du château où se tenait le sénéchal ; en la chambre de M. Desroches, qui logeait au château ; en la chambre de François Amproux, au château à l’hôtel du Chapeau Rouge, proche le château, à la cour Mortier, en la maison de Simon Ridé, procureur fiscal. Les prédications ordinaires se faisaient dans les deux chapelles et pour les personnes du château principalement, et pour ceux du bourg et de son quartier. Mais pour les baptêmes, qui avaient lieu alors avec des exhortations, on les faisait dans les maisons ou dans les chambres des particuliers, et sur semaine plutôt que le dimanche. On se réunissait aussi, bien souvent, à deux lieues de distance, comme à Fresnay, au château de Plessé, de la maison de Rohan ; dans l’auditoire de Saffré, bourgade et château appartenant à René d’Avaugour, sieur de Kargrois, et à l’Épinay-Chaffant, près de Plessé.

    Le vieux registre de Nantes que nous avons déjà mentionné, contient sur ce qui se passait alors à Blain, parmi nos réfugiés, certains détails qui ne sont pas sans intérêt. Il remarque qu’aux seizième et dix-septième jours 1569, fut célébré, par l’Église de Dieu assemblée à Blain, le jeune avec prières extraordinaires, à cause des grandes persécutions qui se faisaient contre elle par les guerres civiles ; qu’au même temps fut recommencé à chanter tout de suite le livre des Psaumes de David, une ou deux pauses à chaque exhortation ; que le 29 mai 1569, fut célébré la Sainte-Cène au château de Blain, encore que les fidèles fussent au milieu des plus grands troubles. Dieu leur fit ce bien, dirigeant le cœur du seigneur de Rohan à leur permettre qu’en juillet, par ordonnance du Consistoire, l’Évangile selon Saint-Marc fut marqué pour servir de texte ordinaire et être exposé aux exhortations de sept heures du matin, pour les serviteurs et autres qui n’avaient pas la commodité d’assister aux ordinaires de neuf ; que François Oyseau, ministre de Nantes, prêchait sur la prophétie de Daniel, après avoir achevé celles d’Aggée et de Zacharie ; Antoine Bachelar, son collègue, sur la Genèse, Silo le Cercler, ministre de Blain, sur la fin de Saint-Luc ; Jacques Guineau, ministre de Sion, sur la seconde de Saint-Pierre; François Baron, ministre de Hennebont, sur l’Épitre de Saint-Jacques; Jean Louveau, ministre de La Roche-Bernard, sur la 2e aux Thessaloniciens ; Jean Boisseul, ministre de Guérande, sur Habaccuc, etc.

    Cependant, quelque douceur qu’ils dussent trouver dans la société de leurs collègues et de leurs frères, ils n’oublièrent pas les familles de leurs troupeaux qui ne les avaient pas suivis à Blain. Plusieurs d’entre eux ne craignirent pas de venir les visiter ou pour des mariages et des baptêmes. C’est ce que firent, en particulier, les pasteurs de Nantes, notamment pour leur annexe du Ponthus. Mais ces visites étaient rares et n’avaient lieu que d’une manière furtive, et pour bien peu de temps. Aussi, leur influence était-elle bien peu réelle et surtout bien peu durable. Livrés à eux-mêmes, sans cesse en butte à la haine et aux violences de leurs adversaires, ces troupeaux ou, pour mieux dire, ces débris de troupeaux, sans pasteurs résidant au milieu d’eux, sans consistoire pour faire observer la discipline, se laissèrent aller, parfois, à de regrettables représailles. C’est ce qui arriva à ceux de Nantes, quand le consistoire et les pasteurs s’étaient réfugiés à Blain. Nous l’avons vu, lors de la première retraite de cette Église, en 1563 ; et c’est ce qui eut lieu cette fois encore. En effet, un samedi, plusieurs d’entre eux étaient venus au Bignon, à deux lieues de cette ville, tuèrent trois prêtres et rançonnèrent et pillèrent plusieurs marchands. Les registres de la ville mentionnent une plainte du procureur des bourgeois, articulant les faits dans une assemblée publique. Il fut décidé d’aller en faire remontrance à M. de Bouillé, à l’issue de la séance, pour y pourvoir. Les faits semblent malheureusement certains. II n’en est pas de même d’un autre fait que, sur la foi de l’auteur, de la commune et milice de Nantes, nous avons mis à leur charge, avec quelques réserves, il est vrai, mais qui parait ne pas devoir leur être imputé.

    Mellinet prétend que le 18 janvier 1568, les Réformés de Nantes pénétrèrent, en certain nombre, dans le couvent des Couëts, maltraitèrent et insultèrent les religieuses, qui se réfugièrent à Nantes, apportant le corps embaumé de Françoise d’Ambroise. II nous semblait déjà étrange, eu égard aux idées des Réformés à cette époque, qu’ils aient lâchement insulté des femmes et épargné les reliques ou les tombeaux des saints. Le récit de l’abbé Travers les décharge au moins de cette honteuse violence. L’évêque Philippe du Bec, dit-il, fut averti que le chef d’un parti calviniste avait résolu de piller et brûler le monastère des Gouëts, à une lieue et demie de Nantes. Il permit aux religieuses de se réfugier à la Fosse ; elles s’y rendirent au commencement de janvier et y restèrent jusque vers le 13 novembre[1].

    Les religieuses n’ont donc eu que la peur de mauvais traitements, et les Réformés eurent peut-être l’intention coupable qu’on leur prête, mais ils ne purent la mettre à exécution. Au reste, si quelques-uns des Réformés se laissaient aller à de tels excès. Les catholiques ne les épargnaient guère. Ainsi, un régiment étant venu à Nantes, il fallut pourvoir à son logement. Les habitants se réunirent en assemblée publique aux Jacobins, le 21 mars. Il y fut ordonné qu’il serait pris des linceuls et des couettes chez ceux de la prétendue religion réformée. On désigna les personnes chez qui ces objets devaient être pris et leur nombre dans chaque famille. Ainsi :

chez Pierre Maillard, apothicaire.      4 linceuls et 2 couettes

chez Bourciqaut                                 4          — 2

chez la dame des Trois-Rois              6          — 3\

chez Jean Ridé                                   4 linceuls et 4 couettes

chez La Roche                                    4          — 3 —

chez Jochaud, huguenot.                    4          — 2 —

chez Tertoux, à Saint-Nicolas….        4          — 2 —

chez Mygoys                                        6          — 3 —

chez BouquElides                              6          — 3 —

chez la nommée Ermydes                  6          — 3 —

chez Blanchet, conseiller                   6          — 3 —

chez Gareau                                        6          — 3 —

chez Bouliart                                      4          — 2 —

Soit                 66 linceuls, 33 couettes[2] :

    Pour être faite avec une certaine régularité, une pareille prise n’en était pas plus équitable. Elle ne différait pas essentiellement de la manière d’agir de certains Réformés à l’égard des marchands du Bignon.

IV

    Les Réformés de Nantes ne revinrent dans leur ville que vers la fin de l’année 1571, au mois de novembre. Malgré la paix, ils ne furent remis en possession d’aucun de leurs lieux de culte, ni du Pressoir, ni de Beauregard, ni du Plessis-de-la-Muce. Ils se servirent de la Gascherie, dont ils ne furent autorisés à faire usage que l’année suivante, au mois de mai, par les commissaires, le président du Gast et Claude Tutot, sieur de la Bourvaisière, conseiller du roi en sa cour de Parlement de Paris. A peine leur arrivée fut-elle connue que l’évêque envoya un député dans l’assemblée de la commune pour inviter la Ville à se joindre “aux sieurs de l’Église, de la Justice et de l’Université” pour demander justice aux commissaires de “ce que ceux de ladite prétendue religion réformée vont prêcher à la Gascherie, qui n’est un fief de Haubert, contre les accords faits entre le roi et eux” »

    Cette plainte demeura sans effet. Au reste, les Réformés ne jouirent pas longtemps de ce nouveau lieu de réunion : six mois tout au plus. Pendant ce temps, on administra sept ou huit baptêmes sans aucun mariage. Ce sont les derniers renseignements fournis par le vieux registre auquel nous avons fait précédemment quelques emprunts. Il s’arrête au moment du massacre.

    La Gascherie est la maison seigneuriale de la Chapelle-sur-Erdre, à 10 kilomètres de Nantes. Elle appartenait, à la fin du XVe siècle, à Arthur Lépervier, un des ancêtres maternels de La Noue. Depuis 1537 elle était passée aux mains du vicomte de Rohan, qui y reçut la reine de Navarre, Marguerite de Valois. Cela explique comment les Réformés de Nantes, à leur retour de Blain, purent y célébrer leur culte sans attendre d’y être expressément autorisés. C’est aussi une preuve nouvelle de la protection dont la famille de Rohan ne se lassait pas de faire jouir les Réformés de Nantes.

    La Cour avait atteint son but. Par des mesures générales et par des décisions favorables à quelques-uns des principaux parmi les Réformés, elle avait tellement endormi leur vigilance cl triomphé de leurs défiances que les faits les plus graves n’étaient plus capables de leur faire ouvrir les yeux. Ainsi, la mort de la reine de Navarre, empoisonnée, selon toute apparence, remplit de tristesse le coeur des chefs du parti, mais sans pouvoir triompher de leur aveuglement.

    Le synode général avait pu se réunir à Nîmes. Un synode provincial avait eu lieu en Bretagne. Enfin, un des membres les plus considérables de l’Église du Ponthus, annexe de celle de Nantes, venait d’obtenir, presque à la veille du massacre, les lettres patentes du roi pour l’érection en châtellenie de ses seigneuries du Plessis et du Bois-de-la Muce. C’était “noble et puissant Bonaventure de la Muce, seigneur dudit lieu, du Ponthus et de la Chèze-Giraud“. Alors éclata le complot.

V.

    Il n’y eut point à Nantes de massacre, lors de la Saint Barthélémy, et cela est digne de remarque. En effet, la haine y était grande contre les Réformés. Elle s’était manifestée bien souvent et de bien des manières. Récemment encore, on en avait eu la preuve à l’occasion de la paix. La ville avait envoyé une députation à la Cour pour demander qu’aucun lieu de culte ne leur fut accordé. La même démarche avait été faite auprès du gouverneur de la province, alors à Paris, le duc de Montpensier. On le priait d’user de son influence pour empêcher tout exercice public de culte dans la ville et pour faire retirer toute autorisation qui aurait été accordée, si déjà cela avait eu lieu. D’un autre côté, quelques-uns des Réformés de Nantes avaient fourni à cette haine un nouvel aliment, par l’assassinat des trois prêtres du Bignon. Enfin, les Catholiques savaient qu’ils ne seraient point désavoués par leur gouverneur, s’ils faisaient main basse sur les Réformés, car sa haine contre ces derniers égalait au moins celle des habitants. Il y a plus, ils y furent directement et expressément engagés par M. de Montpensier lui-même. Le fait n’est contesté par aucun historien. Après s’être fait remarquer à Paris par la part qu’il prit au massacre, voici ce qu’il écrivait “aux officiers de la justice, maire et eschevins de la ville de Nantes“, et à la date du 25 août :

    “Messieurs, après tant de grâces dont chacun sait que le roy mon seigneur a usé envers l’Amiral, lui aiant, par trois diverses fois, pardonné les conjurations et port d’armes qu’il avait faits contre S. M., il a été si méchant que de faire une nouvelle entreprise de tuer hier ou aujourd’hui, tant sa dite Majesté que la reine sa mère, messieurs ses frères et tous les seigneurs catholiques étant à leur suite, où vous pouvez bien penser que je n’estais oblyé ; mais Dieu, qui a toujours à l’heure du besoing fait paraître qu’il aime les siens, et combien la cause que nous soustenons pour son honneur, est sain de et juste, a voulu et permis que ceste conspiration a esté découverte et a si bien inspiré le cœur de nostre roy que, sur le champ, il aurait déterminé de faire exécuter contre ce malheureux et ceux de sa dite opinion ce même exploit, en quoy il a esté si fidèlement et promptement servi et obéi, que ledit jour d’hier, au matin, ledit amiral fut, avec dix ou douze des plus signalés des siens, tué en son logis et jetté sur le pavé, et fut cette exécution suivie contre tous les principaux qui se purent trouver en cette ville, dont il a si grand nombre de mort que je ne vous scaurais mander, bien vous assurais-je que les principaux chefs ont été les premiers despechez et ne s’en est que peu ou point échappé, si ce n’est le comte de Montgommery qui estoit logé au forsbourgs Saint-Germain-des-Près. Par là, l’intention de S. M. est assez cognue pour le traitement qui se doit faire aux Huguenots des autres villes, et aussi le moyen par lequel nous pouvons expérer de voir par cy-après quelque assuré repos en notre pauvre Église catholique, ce que nous ne pouvons négliger de moyenner autant que nous pourrons, après une telle déclaration que le roy a faite de la dévotion qu’il a envers icelle, en quoy je supplie nostre Seigneur le vouloir si bien assister, et faire continuer qu’il puisse estre perpétuellement loué et qu’il vous doinct, messieurs, ses saintes et dignes grâces.

 Paris, ce 26° jour d’août 1572 ;

et plus bas :

 voustre bien bon ami : Loys de Bourbon”

    Cette lettre existe en original aux archives municipales. Elle a même été transcrite sur les registres de la ville, au 8 septembre. Aucun doute n’est donc possible, l’invitation a été faite aux habitants de traiter les Huguenots qui étaient au milieu d’eux comme on les avait traités à Paris. Cependant, aucune sédition, aucun massacre n’eurent lieu. À quoi faut-il l’attribuer ?

    La réponse ne nous paraît pas douteuse. Nous l’avons traitée plus longuement dans notreEssai sur l’Histoire du Protestantisme en Bretagne[3], et nous croyons avoir justifie les conclusions auxquelles nous sommes arrivés ; les magistrats de Nantes n’ont pas déféré à l’invitation de leur gouverneur, ils n’ont pas voulu suivre le sanguinaire exemple qu’il leur avait donné à Paris, où, selon l’expression d’un historien moderne, « il tuait en dévot furieux[4] ».

    Mais, quel sentiment les a fait agir ainsi? Est-ce un motif de conscience, de patriotisme, d’honneur, qui ne leur permit pas de descendre au rôle de bourreaux de leurs concitoyens, ou est-ce simplement le désir de se conformer aux derniers ordres du roi ? On peut en juger diversement. En effet, dans celle même Assemblée, aux Jacobins, où on lut la lettre de M. de Montpensier, on lut également une lettre du roi, datée du 3 septembre, et qu’accompagnait une déclaration sur “la cause et occasion de la mort de l’Amiral et autres, ses adhérents et complices, dernièrement advenus en cette ville de Paris, le vingt-quatrième jour du présent mois d’Aougst mil cinq cent soixante-douze“. Toutes les deux furent insérées in extenso au registre des délibérations de la ville et à la date susdite. Voici la lettre du roi :

    “De par le Roy,

    Nostre amé et féal, parce que la cause et occasion (de la mort) du feu admiral, auteur de la conspiration contre nous et nostre état, et de ses adhérents et complices, peult avoir esté déguisée à aucun de nos subjectz, mesme à ceux qui sont de la R. P. R., nous en avons faict faire une déclaration au vray contenant noz vouloir et intention envers lesdicts de la Religion, laquelle nous vous envoyons imprimée, vous mandant et ordonnant icelle faire publier en vostre ressort, garder et observer inviolablement selon sa forme et teneur, sans y faire faute. Car tel est nostre bon plaisir.

Donné à Paris, le 3e jour de septembre 1572.

Ainsi signée : Charles, et plus bas : Pinard. Et en la subscription : A nostre amé et féal, le seneschal de Nantes. »

    Quant à la déclaration, il y est dit que c’est à cause du complot de l’Amiral contre le roi, sa mère et ses frères, que le roi a fait ce qu’il a fait, mais nullement à cause de ceux de la R. P. R. ; qu’à l’égard de ces derniers, S. M. entend que les édits faits en leur faveur soient maintenus, qu’il défend expressément à tous d’y contrevenir ; qu’il veut que ceux d’entre eux qui sont en prison soient relâchés : qu’aucune arrestation nouvelle ni aucune violence contre les personnes ou les biens ne soit accomplie contre eux, sous peine de désobéissance. Il ordonnait seulement aux Réformés de ne pas se réunir pendant quelque temps, jusqu’à l’apaisement des présents troubles.

   Qui fallait-il croire, Montpensier ou Charles IX ? Celui-ci même était-il sincère? Que de preuves les Réformés n’avaient-ils pas eues de sa mauvaise foi à leur égard ? Quelle récompense l’amiral, lui-même, avait-il eue de sa grande confiance en lui ? N’est-ce pas pour avoir cru en lui que les principaux chefs du parti étaient devenus ses victimes ? Le mieux qu’on puisse dire, c’est qu’il y avait là motif à perplexité. Il semblait bien probable que Montpensier exprimait les vrais sentiments de la cour, de la reine-mère, du duc d’Anjou, et que Charles dissimulait les siens.

    Quoiqu’il en soit, les magistrats de Nantes ne trempèrent pas leurs mains dans le sang de leurs concitoyens. Ils auraient pu se venger ; ils y étaient encouragés par la lettre et par l’exemple de leur propre gouverneur ; ils n’avaient rien à craindre des menaces tardives et intéressées du roi, qu’on aurait, selon toute vraisemblance, moins mécontenté en les transgressant qu’en y faisant droit. Ils ne le firent point. Ils se rangèrent du côté de la justice et de l’humanité.

    Il serait vraiment excessif de s’ingénier à trouver et à soupçonner de mauvais motifs à une conduite qui fut droite et honorable, et qui ne le fut pas, peut-être, sans quelque générosité et même sans quelque péril. On le vit bientôt, au temps de la Ligue.

(à suivre)

[1] TRAVERS, 1 vol., année 1568

[2] Arch municipales de Nantes,  série,B. R., reg. 7

[3] Essai, vol. I., p. 190 à 194.

[4] MICHELET, Guerre de Religion, p. 454.

Une réponse à L’histoire de l’Église réformée de Nantes (Chapitre 3)

  1. Anne-Marie dit :

    Bonjour,

    A la recherche de données généalogiques sur mes ancêtres originaires de Blain et ses environs, je vous félicite pour votre travail et vous remercie de mettre ces informations historiques en libre accès sur votre site.

    Je compte des membres des familles Bidé et Pineau parmi mes ancêtres et je tente modestement de recenser au cours de mes recherches les membres de l’église réformée de Blain ainsi que leurs proches.

    Aussi je me permet d’apporter un rectificatif concernant l’identité d’une personne figurant au chapitre III du présent article.

    A la place de Simon Ridé, il faut lire Simon Bidé Huguenot Procureur Fiscal de Blain, Notaire Royal de Blain époux de Demoiselle Perrine Durand.

    Il est l’un des Notaires rédacteurs avec Maître Jubineau de l’acte de mariage d’Eléonore du Perreau et de Pierre de Lespinay le 23/06/1563 à Blain Cf. : Généalogie de la Maison de Lespinay, originaire de Bretagne,
    Gallica BNF vue 32 à 35/90

    Il fut pasteur de Blain comme Etienne Bidé sr de la Babinaie dont il est probablement le frère Cf. : La France protestante (Volume 2) Auteur : Haag, Eugène, 1808-1868 page 546

    Etienne Bidé Sieur de la Cour de Bouée et de la Babinais, Lieutenant de Blain, demeurant au château, mari de Jaquette de Saint Mallon puis de Jehanne de Creval.

    Vous remerciant encore pour votre travail.
    Cordialement
    Anne-Marie

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