Dinan, 1854

Le pasteur Dussauze est condamné pour outrage à la religion !

      A l’automne 1854, divers journaux protestants diffusèrent une lettre du jeune évangéliste Pierre Dussauze qui tentait depuis quelques années d’établir une Église protestante, à Saint-Malo d’abord, puis à Dinan :

     « Le 22 de juin [1854], j’ai été, comme un vil criminel, appelé à comparaître devant le tribunal correctionnel de Dinan, pour avoir, en tout et partout, soulagé les malheureux qui se mouraient de misère (car il faut être en Bretagne pour se faire une juste idée de la pauvreté), parlé de l’Évangile et distribué, dans un certain nombre de familles, quelques-uns de nos traités religieux. — Enfin, après quelques remontrances de la part du juge, j’ai été condamné à 400 fr. d’amende et aux frais. Je ne dois pas oublier de vous dire que onze témoins avaient été assignés à cette occasion, et dans ce nombre se trouvait une femme de mauvaise vie, probablement payée pour dire d’affreux mensonges et me faire condamner; car tout le monde s’accorde à dire que j’ai été jugé sur sa déposition. Elle a déclaré au président qu’elle ne m’avait jamais vu, mais qu’elle avait ouï dire que j’avais dit que « tant qu’il y aurait des soutanes, les gens seraient malheureux ». Comme toujours le méchant fait une œuvre qui le trompe, les prêtres se figuraient qu’une telle condamnation ne manquerait pas de rendre leurs paroissiens timides et d’affaiblir mon zèle. Mais le contraire a eu lieu : leurs paroissiens sont indignés d’un tel procès, et, de mon côté, j’ai redoublé de courage et, avec la grâce de Dieu, j’espère introduire, où se trouvent les fables de la madone, la vérité du christianisme. — J’ai la joie de vous annoncer que l’Évangile est reçu par les Bretons. Aujourd’hui, dans notre champ d’activité, nous en comptons sept qui ont fait leurs adieux à Rome, et un nombre considérable est tout prêt à se joindre à nous, quand le Seigneur trouvera bon de nous donner un lieu de culte[1]».

Dinan     Pierre Dussauze, né en 1829, oeuvrait alors comme évangéliste au service de la Société Évangélique de France, mais sans en recevoir encore un salaire complet. Il avait été incité à s’établir sur la côte nord de la Bretagne où les protestants francophones de villes comme Saint-Malo et Dinan étaient dépourvus de tout ministère. Cette région accueillait déjà des centaines de riches résidents britanniques qui s’étaient bien organisés et construisaient des chapelles anglicanes avec l’appui de l’administration.

    Pierre Dussauze fit preuve d’excellente qualités spirituelles et fut reconnu comme pasteur au sein de la Société Évangélique peu de temps après la condamnation qui le frappa. Ce sont sans doute ses aptitudes mêmes qui inquiétèrent l’administration impériale en ces années 1850 : nous sommes au plus fort des persécutions et tracasseries qui accablent les évangélistes, caricaturés comme révolutionnaires et « socialistes », et interpellés par dizaines. Le pasteur Williams, de Quimper, avait été condamné, par exemple, pour diffusion de littérature « antialcoolique et socialiste » (!). En conséquences, toute distribution de Bibles en breton était pour un temps interdite.

Un coup d’arrêt au protestantisme

    Le jeune évangéliste Dussauze avait sans doute pensé que la présence locale d’une forte colonie anglophone aurait favorisé son ministère. Il s’était établi comme maître de pension et trouvait son gagne-pain en enseignant des enfants de familles protestantes locales françaises et surtout britanniques. Ce n’était sans doute pas une mauvaise idée, sauf qu’elle se retourna apparemment contre lui : les adversaires du protestantisme, qui toléraient les Anglicans dans la mesure où ils n’avaient que peu de rapports avec les populations locales, décidèrent de tout faire pour étouffer dans l’oeuf toute tentative d’évangélisation. Chassé de Saint-Malo par les tracasseries administratives, Pierre Dussauze s’établit à Dinan en 1854.

     La condamnation de juin 1855 fut lourde de conséquences pour le protestantisme dans la région. Elle servit de prétexte au sous-préfet de Dinan pour s’opposer à l’ouverture d’une salle de culte malgré les protestations des pasteurs bretons. L’administration utilisait encore, le 10 octobre de cette même année, l’argument de la sauvegarde de la population contre les menées révolutionnaires. Le préfet pointait sur la liste des protestants locaux le nom d’un couple d’origine alsacienne établi à Dinan, M et Mme Geistdoerfer, « deux socialistes des plus ardents de la ville », laissant entendre que le mari est « peu recommandable »[2]. Notre homme était alors un des chefs de l’opposition républicaine au régime. Plus tard, quand la République aura triomphé, M. Geistdoerfer deviendra conseiller municipal. la famille est à l’origine du journal Le Petit Bleu. Michel Geisdoerfer, né à Dinan en 1883, sera maire et député radical de 1928 à 1940.

    Mais, en attendant, la Ville de Dinan resta privée de toute présence protestante organisée jusqu’aux années 1950.

     Quant au pasteur Pierre Dussauze, il s’accrocha encore en Bretagne jusqu’en 1858, puis partit vers d’autres champs d’évangélisation comme la Bourgogne. Il est connu aujourd’hui comme un instrument du Réveil du département de l’Yonne, successeur du pasteur Audebez à Sens et constructeur du temple de la ville.

  Jean-Yves Carluer

[1] Feuille religieuse du Canton de Vaud, 1854, p. 491.

[2] Archives départementales des Côtes-d’Armor, V 3766.

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