Les protestants de Landerneau

Une communauté écossaise à Landerneau (1845-1891)

     L’établissement d’une centaine de protestants sur les bords de l’Élorn au coeur du XIXe siècle est lié à la création d’une grande usine de filature linière, la plus importante de France en son temps.

     La partie nord du Finistère, tout particulièrement le pays qui s’étend des montagnes d’Arrée au littoral de la Manche, tirait depuis le Moyen Age sa prospérité de l’industrie des toiles de lin. Mais cette activité, autrefois répartie dans une multitudes d’ateliers ruraux, périclitait devant la concurrence d’autres régions et surtout d’usines modernes mécanisées. Quelques entrepreneurs locaux s’associèrent en 1845 pour fonder la Société linière du Finistère (1845-1891), qui donna du travail, au temps de son apogée, à plus de 4000 personnes. Cette entreprise redonnait vie à la culture du lin dans les campagnes en concentrant la filature dans une usine, ultramoderne pour l’époque, située à Landerneau.

     Les machines à filer le lin venaient d’être inventées dans les Îles Britanniques, tout particulièrement en Écosse. Les Français, et encore moins les Bretons, n’en maîtrisaient pas encore la technologie. La seule solution était donc de faire venir, depuis l’Écosse jusqu’à Landerneau, ingénieurs, agents de maîtrise, techniciens et ouvriers qualifiés, accompagnés de leurs familles.

    Ce « Géant industriel isolé dans le bassin de l’Élorn », comme l’écrit son historien, Yves Blavier, se trouva encadré dans un premier temps par des Écossais, de confession presbytérienne, donc protestants[1].

 Un pasteur à Landerneau !

La rue des Écossais à Landerneau

La rue des Écossais à Landerneau. A gauche, la façade de l’établissement industriel qui a succédé à l’usine linière. Cliché Google.

     Une intervention d’Anthony Perrier, consul britannique à Brest, entraîna la création d’un poste pastoral à Landerneau. Dans les premiers temps, les pasteur John Jenkins, de Morlaix, et Achille Le Fourdrey, de Brest, s’étaient chargés des actes pastoraux, ainsi que des ministres du culte de passage[2]. Les Églises presbytériennes d’Ecosse, contactées par A. Perrier, acceptèrent en 1853 d’y entretenir un pasteur, le Révérend Charles Fraser, qui prit son service au début de l’année suivante. L’agrément du nouveau pasteur par les autorités françaises ne posa aucun problème, comme le plus souvent quand cela concernait les résidants britanniques. Le sous-préfet, le maire, le directeur « exprimèrent le plaisir que leur causait sa présence, qui devait avoir une heureuse influence sur l’état moral et religieux de ses compatriotes« [3]. Le chapelain écossais s’occupait entre autres de la scolarisation des jeunes Britanniques. Les archives du Finistère (3 V 7) conservent les lettres avec en-tête de l’ambassade du Royaume-Uni, écrites par Anthony Perrier au préfet le 27 décembre 1853 pour l’informer de la venue d’un ministre presbytérien « pour donner aux enfants de ses compatriotes l’enseignement moral et religieux dont ils sont privés« . Le 4 décembre 1855, le consul du Royaume-Uni écrivait pour signaler l’arrivée de son successeur, le révérend Mac-Leod. Ce dernier fut suivi des pasteurs Armstrong puis Thomson, toujours présent en 186[4]. Celui-ci semble avoir été le dernier à exercer son ministère à Landerneau[5].

     Le nombre des Écossais était alors en diminution régulière depuis qu’ils étaient relayés par des Français dans leurs attributions techniques. De plus, l’usine linière connut un déclin progressif. Le principal débouché de l’entreprise était la fabrication de toiles pour la Marine nationale qui passait progressivement à la propulsion vapeur. Il y avait eu un curieux décalage chronologique dans la construction d’une usine à vapeur pour fournir une Marine à voiles… Du coup, faute de finances, les machines ultra modernes de 1850 ne furent pas remplacées et devinrent obsolètes. De plus en plus touchée par la crise économique des années 80, l’entreprise dépose son bilan en 1891.

     Elle échoue, entre autres, pour n’avoir pas suscité l’émergence d’un véritable bassin industriel local. L’historien Jean Lambert-Dansette a noté que tout le département du Finistère est passé ainsi à côté d’une véritable révolution industrielle. Les seuls établissements importants, l’arsenal de Brest et l’usine linière de Landerneau, tous deux étroitement dépendants des commandes de l’État, n’ont pas créé de « contagion bénéfique » et de « climat d’entreprise »[6]. Le fossé religieux a sans doute contribué à ce manque de liens entre les cadres écossais et les Bretons des alentours. Au printemps 1860, un certain Cox, cadre de la société linière qui résidait aux portes de Landerneau, sur la commune de Dirinon, demanda l’autorisation d’établir un culte protestant dans la chapelle de Kerliezec qui dépendait de sa propriété. Le maire intervint immédiatement auprès du préfet, en des termes dont nous pouvons apprécier la saveur aujourd’hui. Il fallait, selon lui, protéger ses administrés et « éviter le contact entre la population anglaise, peu édifiante, dit-on, qui peut… faire perdre de bonnes habitudes de docilité et de piété [aux bretons] qui en font une population d’élite« [7]. En fait, le clergé catholique ne pouvait accepter qu’une chapelle consacrée soit utilisée pour « l’hérésie », d’autant plus que son propriétaire n’avait pas voulu donner une assurance formelle que le culte ne serait pas célébré à l’occasion en français ou en breton. Le préfet accepta les arguments du maire et refusa d’accorder l’autorisation, en rappelant que l’exercice du culte « anglican » (en fait presbytérien) ne pouvait se tenir qu’à Landerneau seulement !

 Jean-Yves Carluer

 [1] Yves Blavier, La Société Linière du Finistère, ouvriers et entrepreneurs à Landerneau au XIXe siècle, Rennes, 1999.

[2] Yves Blavier a trouvé dans un acte de mariage de 1849 la présence à Landerneau d’un pasteur Jean Carré. Sans doute ce dernier était-il de passage dans la ville.

[3] Bulletin Evangélique de Basse Bretagne (BEBB), 1853, p. 242.

[5] En décembre 1865, le pasteur Thomson annonça qu’il quittait la Bretagne pour prendre la direction de l’Institut biblique de Chimseira en Inde. Il ne semble pas qu’il ait été remplacé (BEBB. décembre 1865).

[6] Jean Lambert-Dansette, Histoire de l’entreprise et des chefs d’entreprise en France, t. 5, p. 315.

[7] Archives du Finistère, 3 V 7.

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