Questions sur Vitré (4)

Quelles étaient les relations entre calvinistes et catholiques à Vitré ?

     Ce sujet est un de ceux dont l’approche s’est le plus enrichie à la suite des travaux historiques du XXe siècle. La mémoire des affrontements religieux dans les campagnes du Vitréais met l’accent, à juste titre, sur l’extrême violence de certaines phases. On pense au siège de 1589 et aux expéditions militaires des années suivantes dans les faubourgs et les campagnes. Même au temps de l’Édit de Nantes, les tensions se poursuivent, notamment lors des « guerres de Rohan » : rapts d’enfants protestants, assassinat du pasteur Jean Parent aux abords de la ville, le 25 mai 1622, par une bande armée. Des procès récurrents opposent le clergé et le consistoire protestant à propos des temples (deux fois démolis, et sans cesse déplacés). Quand vient la fin, les conditions faites aux huguenots lors de la Révocation sont insoutenables, à l’image du pasteur Bely, à qui on enlève de force ses enfants au moment même où il doit s’embarquer à Saint-Malo.

     Cependant, tout au long d’une cohabitation confessionnelle de plus d’un siècle, d’autres indices plaident pour une estime réciproque des Vitréens des deux religions : notables protestants et catholiques collaborent ensemble aux affaires de la cité et au succès du commerce et, lors de l’inhumation du vieux pasteur Merlin, en juillet 1603, toute la ville se presse au convoi funèbre…

 Des campagnes hostiles…

      Pour mieux comprendre la réalité historique, il faut absolument isoler des sous-groupes humains selon des critères sociaux et géographiques : les campagnes du Vitréais, par exemple, sont définitivement et violemment anti-huguenotes. Cela s’explique aisément. Les paysans sont catholiques, aucun d’entre eux ne s’est converti. Ils ont eu à supporter des chevauchées militaires des deux camps. Ils payent des droits féodaux, très lourds en Bretagne, à des seigneurs calvinistes. A la fracture religieuse s’ajoute l’antagonisme social. La permanence de cette hostilité a inspiré à l’historien Michel Lagrée une de ses contributions les plus originales, puisqu’il trouve dans la mémoire collective des guerres de 1589-1592 les racines du positionnement politique contemporain de l’arrondissement, c’est-à-dire l’ancrage à droite[1] ! Les faubourgs, au pied des remparts, ne sont guère plus favorables aux calvinistes. Le château est normalement huguenot, de par ses propriétaires, mais le gouverneur de Bretagne peut lui imposer, en cas de troubles, une garnison royale. Reste donc la ville close.

Le château de Vitré. Vue intérieure

Le château de Vitré. Vue intérieure.

Vitré est un bon exemple de cette cohabitation apaisée mise en lumière par les travaux d’Olivier Christin dans ses études sur « la paix de religion »[2]. C’est une ville biconfessionnelle où se pratique une certaine autonomisation du politique. Des échevins des deux religions collaborent à la gestion de la ville, et même à sa défense : au cœur des premières guerres de religion, protestants et catholiques passent des accords pour organiser les patrouilles et la garde des clés[3]. La collaboration ne va toutefois pas jusqu’à se partager l’église paroissiale comme dans certaines cités allemandes. Le principal moment de tension intervient à l’initiative des chefs de guerre protestants, au cœur de l’affrontement 1589-1598. Il faut signaler également l’hostilité constante des prêtres et religieux urbains au culte réformé. Les représentants du clergé de Vitré multiplient, tout au long de la période, les incidents habituels relatifs à la gestion de l’espace public, en particulier lors des processions, dans le but de faire interdire les prêches dans la cité.

 Une solidarité urbaine

      Au sein de la bourgeoisie vitréenne des deux religions, la cohésion s’est sans cesse maintenue. Il est vrai qu’avec le temps, les frontières confessionnelles apparaissent parfois confuses et subordonnées aux intérêts du lignage : certains abjurent par intérêt, tout en protégeant et favorisant le culte huguenot du reste de leur famille. Quelques autres anecdotes sont très révélatrices, comme cet épisode qui date de 1652 : une religieuse bénédictine de la ville, placée de force au couvent, manifestait une telle opposition à la vie monastique que les autorités ecclésiastiques s’émurent. L’official (juge du tribunal ecclésiastique) du diocèse de Saint-Malo, dans son rapport sur cette affaire, signala que « ladite De Saint-Charles a mené une vie plus mondaine que religieuse, passant la plupart du temps aux parloirs avec toutes sortes de compagnies tant catholiques qu’hérétiques, chantant devant eux des airs de cour…« . Ainsi donc, des jeunes filles des deux religions partageaient les mêmes intérêts, et les jeunes huguenotes s’entretenaient avec leurs amies religieuses au travers des grilles du couvent… Il faut croire que les murs de ce couvent étaient décidément poreux à la solidarité interreligieuse locale, car, 35 ans plus tard, après la Révocation, les femmes huguenotes « opiniâtres » de la ville qui y étaient enfermées purent s’en échapper, sans bruit et sans effraction, pour se retrouver à Jersey quelques jours plus tard. Autre exemple, datant du début du XVIIe siècle (1601), cet étonnant contrat, passé à l’occasion d’un acte de succession. Guy Hardy, un protestant de Vitré, héritait, en tant qu’aîné, d’une terre dans la paroisse d’Erbrée. Or une obligation de messe perpétuelle était attachée à la propriété. En bon huguenot, le nouveau propriétaire ne voulait, ni ne pouvait, faire assurer une messe régulière ! Par contre, un cousin de la branche catholique, André Morel, accepta de s’en charger en sa chapelle privée, moyennant, bien sûr, une compensation financière de 7 livres 10 sous par an[4]. Ainsi allait la vie à Vitré, tout au moins dans les bonnes familles…

     Quand vint la Révocation de l’Édit de Nantes, en 1685, un bon tiers de la communauté calviniste partit pour les pays protestants du Refuge. Mais les correspondances se poursuivirent avec les cousins « anciens » et « nouveaux » catholiques restés à Vitré.

 Jean-Yves Carluer



[1] Michel Lagrée, « La structure pérenne : événement et histoire en Bretagne orientale, XVIe – XXe siècles », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 3, 1976, pp. 394-407.

[2] Olivier Christin, La paix de religion, Paris, 1997.

[3] Le texte de l’accord du 8 avril 1569, quand la ville passa sous l’autorité royale, est caractéristique : quatre protestants et quatre catholiques devaient garder les clefs de la ville chacun un mois. La confiance entre les deux communautés n’était cependant pas complète car le reste du document fixait de sérieuses précautions comme celle-ci : « les soldats doivent se dispenser de courir à l’intérieur des murailles et aux champs et ne sortir du château que deux à deux, sans armes » (Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, 5 J 57).

[4] E. Frain, Une terre, ses possesseurs catholiques et protestants de 1200 à 1600, Rennes, 1879, p. 88.

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