Philippe Le Noir, sieur de Crevain 1

Philippe Le Noir, sieur de Crevain, 1623-1685.

 

     On connaît assez bien l’auteur de l’Histoire ecclésiastique de Bretagne, témoin des derniers feux du premier protestantisme dans la province. Bien avant l’édition qu’en fit Benjamin Vaurigaud en 1851, Le manuscrit de Philippe Le Noir, reconnu pour son objectivité et sa précision, avait nourri les récits des historiens sur la Réformation dans les terres bretonnes.

    C’est que l’auteur rassemblait en sa personne toute la mémoire huguenote de la province. Ses aïeux et sa parentèle avaient été pasteurs ou anciens dans les principales communautés protestantes de haute Bretagne, que ce soit à Vitré, Rennes, Quintin, Blain et La Roche-Bernard, où il naît le 4 décembre 1623 d’un père pasteur, Guy Lenoir. Ce dernier avait hérité de ses grands-parents la terre présumée noble de Crevain (aujourd’hui Crevin), alors sur la paroisse de Poligné, au sud de Rennes. Désormais, Guy puis Philippe se firent appeler du nom de cette sieurerie familiale, selon la mode du temps. Guy Lenoir avait fait des études au collège protestant de Vitré puis à l’université de Leyde, en Hollande. Nommé pasteur à La Roche-Bernard en 1612, il s’y maria quelques années plus tard avec Anne de La Haye.

    Philippe Le Noir était le second d’une fratrie de 6 enfants dont deux seulement parvinrent à l’âge adulte.

     Assez tôt orphelin de père, il se trouva élevé par sa mère et l’un de ses oncles qui lui communiquèrent le goût des études, des arts, et surtout de la langue française. Après un fructueux passage à l’académie de Saumur, qui était alors au faîte de sa réputation, il recueillit la charge pastorale d’un autre de ses oncles, André Le Noir, sieur de Beauchamp (1580-1654), ministre de l’Église protestante de Blain. Philippe Le Noir est consacré au synode de Preuilly, en Touraine, en juin 1651 et installé au temple de Blain, au mois d’août suivant.

Façade La Groulais

Le grand logis du château de La Groulais, à Blain, refuge huguenot

       Il se marie en mai 1652 avec Anne Henriet, demoiselle de la Gagnerie, d’une famille de notables de Blain, liés aux Rohan. Les quatre années qu’ils vivent ensemble ont été les plus heureuses de la vie du pasteur Philippe Le Noir. Mais Anne Henriet meurt en mettant au monde leur troisième enfant. Le pasteur, malgré ses charges de famille, a trouvé le temps de mettre la main à l’impression d’oeuvres en vers qui connurent un certain succès, une paraphrase des psaumes et surtout un Emmanuel ou paraphrase évangélique, poème chrétien divisé en XV livres. Cet ouvrage a été bien accueilli et a fait l’objet de plusieurs éditions à Paris, Genève et Amsterdam. Certes, l’oeuvre poétique du pasteur de Blain n’atteint pas le niveau des grands auteurs du siècle, mais il a fourni un support littéraire à la piété de nombre de protestants de ce temps-là.

     Voici, par exemple, un extrait modernisé de la transcription par Crevain du Cantique de Siméon :

« Seigneur, je suis content; laisse donc désormais

Mourir ton serviteur, et s’en aller en paix :

Tu m’as fait la promesse, et tu l’as accomplie,

J’ai le fruit de ma foi, mon attente est remplie,

J’ai le divin Sauveur sur mes bras impuissants,

Et je vois ton Salut de mes yeux languissants.

Oui, le divin enfant que ce lange resserre

Est l’auteur du Salut tant promis à la terre.

C’est ici le soleil, dont les rayons actifs

Doivent ouvrir les yeux et le coeur aux Gentils… »

      Resté veuf, Philippe Le Noir poursuivit sa tâche pastorale à Blain. Il est estimé de ses collègues et de ses paroissiens. Ses attaches familiales diverses l’amènent à parcourir une province où nombre de pasteurs sont d’une façon ou d’une autre ses cousins. Il est le beau-frère de son collègue Gautron, de Rennes. Il sent le besoin de resserrer ces liens en un temps où le pouvoir royal commence à multiplier les prétextes pour fermer les temples. Il faut donc rassembler un maximum de pièces historiques qui serviront à légitimer les droits des huguenots de la province.

De la Vilaine au Zuyderzee

        C’est donc vers 1664 que Philippe Lenoir, sieur de Crevain, commence à rassembler un maximum de pièces d’archives destinées dans un premier temps à établir les titres de droit d’exercice des diverses communautés protestantes de Bretagne. Le jeune roi Louis XIV a engagé la politique de restriction des droits des huguenots dans le Royaume. Dans cette première phase, le pouvoir se contente de manifester une rigueur administrative tatillonne : malheur aux Églises qui ne pourront présenter des preuves écrites de leurs exercices, datant souvent de plus d’un siècle. Leurs temples sont fermés. Bientôt viendra le temps de la mauvaise foi de l’administration, puis celui des purs dénis de justice, avant que ne tombe l’Édit de Révocation en 1685.

      Le paradoxe tragique de l’oeuvre érudite du pasteur Lenoir, c’est qu’il voulait rassembler des archives sensées assurer l’avenir les communautés huguenotes bretonnes. Son travail a finalement fixé pour l’histoire une épopée de foi que la persécution allait bientôt éradiquer. Quand il en devint conscient, il consigna ses recherches dans un livre d’histoire, sorte de bouteille à la mer qui est heureusement parvenue jusqu’à nous. C’est, disait le pasteur Vaurigaud en 1851 à propos du pasteur de Blain, « son tire le plus sérieux au souvenir de la postérité et à la reconnaissance de nos Églises »[1].

       Durant ces années 1660 et 1670, Crevain rassemble patiemment les morceaux du puzzle des actes protestants du siècle précédent. Ses matériaux sont les quelques comptes rendus conservés des synodes provinciaux, diverses pièces notariales et ecclésiales, ainsi que l’ancien manuscrit des mémoires du pasteur Louveau. Philippe Lenoir est bien placé par ses racines familiales pour retrouver ce qui concerne les Églises de Nantes, Blain, Rennes, Sion, La Roche-Bernard ou Vitré. On voit bien que Crevain est moins informé sur d’autres communautés bretonnes, les plus périphériques ou les plus récentes.

       De par ses recherches et ses nombreux rapports avec des magistrats de plus en plus mal disposés, le pasteur Lenoir est devenu extrêmement lucide sur l’avenir. C’est ce qu’il écrit dans ses mémoires généalogiques : « les grandes brèches faictes en Poictou et en Saintonge à l’Église de nostre Seigneur par les promesses, par les menaces et par les coups, par l’argent et par les dragons commençaient à nous allarmer et l’embrasement qui s’avançait venant jusqu’à nous à Blain par les monitoires qu’on jetta sur nous et par les affaires criminelles qu’on nous suscita, augmenta nos justes appréhensions. Une nuict que je passay sans dormir (en octobre 1681) me fit faire là-dessus des réflexions..[2].« 

       Crevain doit rester à son poste. Son devoir pastoral le lui commande. Mais il décide de mettre à l’abri ses deux enfants restés célibataires, son fils Jacques qui se prépare à devenir pasteur, et sa soeur. Il les confie, la mort dans l’âme, à une navire protestant qui quitte Nantes vers la Hollande. Ils sont parmi les derniers à pouvoir s’enfuir librement du royaume, non sans quelques périls de navigation. Il reste à Philippe Lenoir, une autre fille en Bretagne, au cas douloureux, puisque son mari a abjuré.      Le port de Hoorn (peinture ancienne de Hermanus Koekkoek)  

     Alors que le sieur de Crevain se prépare à terminer sa vie loin de ses enfants, la destinée en décide autrement. Philippe le Noir, pasteur de Blain fit l’objet en mars 1685 d’une ordonnance de prise de corps, son Église ayant accueilli au culte un réfugié. Il parvint à échapper aux recherches et put se réfugier en Hollande où son fils Jacques devint pasteur de Berg op Zoom le 15 décembre de cette année. Les dernières indications dont on dispose sur Philippe Le Noir nous le montrent responsable cette année-là d’une Église française qu’il avait fondée à Hoorn, port de la compagnie des Indes, sur le Zuyderzee. Le magistrat de la ville lui offrit un traitement de 400 florins, mais n’autorisa pas la communauté à s’agréger au corps des Églises wallonnes, ce qui fit que les huguenots de la ville s’assimilèrent progressivement aux communautés protestantes locales[3]. Nous ne savons pas grand chose des derniers moments de Philippe Lenoir. Nous pouvons être sûrs qu’il exerça son ministère jusqu’au bout.

 [1] Benjamin Vaurigaud, introduction à l’Histoire ecclésiastique de Bretagne, par Philippe Lenoir, sieur de Crevain, p. XXXII.

[2] Philippe Lenoir, Mémoires généalogiques, transcrites par Jean Luc Tulot, Cahiers du centre de généalogie protestante, N° 29, 1990, p. 16.

[3] Bulletin de la Commission pour l’histoire des Églises wallonnes, 1885, p. 30.

Jean-Yves Carluer

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *