Les Acigné : un réseau de grands seigneurs huguenots

    Comprendre l’émergence du protestantisme en Bretagne, c’est étudier les familles de haute et de moyenne noblesse qui ont protégé et accueilli les communautés huguenotes de la province. Le poids des Laval-Rieux et des Rohans (un des rares patronymes jugés dignes de prendre un s au pluriel !) y est connu depuis longtemps. Celui des Acigné-Montjean beaucoup moins ! Il est vrai que l’histoire ecclésiastique de Crevain les citait à peine. L’incontournable France protestante, des frères Haag, parue au milieu du XIXe siècle, n’a pas plus d’article Acigné que Montjean.  Il fallut attendre l’édition du Brief discours de Charles Gouyon de la Moussaye, puis les travaux de Charles Lalande de Calan, juste avant la dernière guerre, pour que cette famille soit connue à sa juste valeur.

Le monde des hauts-justiciers

    Ce que j’appelle le « réseau des Acigné » recouvre quelques familles de très grands seigneurs, essentiellement de Haute Bretagne, et tout particulièrement du pays de Rennes. Ils sont haut-justiciers, c’est-à-dire détenteurs des droits de haute justice, au sommet de la pyramide féodale de l’époque : bannerets, barons, comtes et vicomtes, titres encore rares au XVIe siècle. Les divers Édits de pacification des guerres de religion ont souvent accordé à ces grands féodaux le droit d’héberger une Église réformée dans leur fief. Leur puissance locale et la législation ont fait d’eux les protecteurs naturels de leurs coreligionnaires, tout spécialement en Bretagne où les privilèges de la noblesse étaient très forts. Ces « Grands de Bretagne » sont alliés entre eux par mariage depuis des générations et forment donc des groupes compacts, ce qui n’empêche pas quelques éventuelles et sanglantes inimitiés. Mais, dans l’ensemble, les solidarités familiales, dites lignagières, sont tellement solides ici qu’elles vont transcender les choix religieux. Les nobles cousins catholiques et protestants bretons se sont soutenus et défendus, pratiquement sans failles, pendant tout l’Ancien Régime !

    La force de ces réseaux explique aussi que le choix de la Réforme se soit décidé « en grappes », ce qui nous ramène au cas des Acigné-Monjean.

Une puissante famille

    Le couple pivot de ce groupe est celui qui unit, à la veille de la Réformation en France, Jean VII d’Acigné, baron de ce lieu, de Coëtmen, et vicomte de Tonquédec, à Anne de Montjean, héritière d’une puissante seigneurie sur les bords de la Loire, mais aussi de Malestroit et de Combourg, entre autres. A cet empilement de grandes seigneuries, s’ajoute pour Jean VII d’Acigné, la délégation du pouvoir royal en Bretagne. Il y est Lieutenant-Général, c’est-à-dire la plus haute autorité résidente de l’époque. Mais Jean VII meurt assez tôt, en 1539. Sa veuve, Anne de Montjean, (on dit souvent Montejean à l’époque) vécut jusqu’en 1562 et a pu être intéressée par la Réforme, cas assez fréquent des douairières bretonnes de l’époque. Mais aucun document ne permet de l’affirmer définitivement.

     Ce sont ses enfants qui forment l’ossature du réseau.

Le baron Jean VIII d’Acigné. Portrait conservé à l’hôtel de ville d’Acigné

L’aîné, Jean VIII (1525-1573), héritier de la moitié des terres selon la coutume de Bretagne, est le fondateur de l’Église protestante de Châteaugiron en 1563, un an après qu’il eut reçu en partage cette baronnie. Le cadet, François, seigneur de Montjean, le plus zélé de tous, protège l’Église de Combourg, où il réside. Il a épousé Anne de Montbourcher, fille du seigneur du Bordage, en Ercé-près-Liffré, château qui sert habituellement de refuge aux huguenots de Rennes. L’aînée des filles d’Anne de Montjean, Claude (1524-1555), s’est mariée à Claude du Chastel, dernier descendant de la branche aînée des puissants barons du Chastel, en Léon. Elle décède trop tôt pour s’engager en faveur de la Réforme, mais sa propre cadette, Claude (encore !), fervente huguenote, fonde, en s’unissant au futur baron Charles Gouyon de La Moussaye, le plus puissant lignage protestant breton du XVIIe siècle, Rohans exclus. Seule la dernière des filles Acigné, Philippette, épouse du marquis de Coëtquen, gouverneur de Saint-Malo, semble avoir choisi de rester catholique. Et encore, met-elle à l’abri derrière ses murs, après la Saint-Barthélemy, ses neveux protestants en fâcheuse position.

     Le réseau des Acigné protestants ne s’arrête pas aux enfants d’Anne de Montjean. Un cousin, Louis d’Acigné, seigneur de la Roche-Jagu, accueille dans sa forteresse des rives du Trieux le prêche huguenot du pays de Tréguier. Les Acigné ont des liens de famille avec les Laval, les Montgommery et les Chateaubriand du Plessis-Bertrand, tout comme avec le comte de Maure, oncle de Charles Du Quélennec, baron de Pont-l’Abbé…

    On ne sait exactement comment ce réseau nobiliaire passa à la Réforme. La première pièce du domino est, s’il faut suivre Crevain, la famille des Montbourcher du Bordage, qui devient calviniste dès 1559. Le reste hésite jusqu’en 1563. Est-ce parce qu’il fallut attendre le décès d’Anne de Montjean ? Est-ce parce que le processus de conversion avait demandé du temps et des éclaircissements ?  Dans ce cas, le rôle des prêches des pasteurs de Rennes aurait été fondamental. Les Acigné possédaient un hôtel particulier dans la ville. Et on comprendrait mieux l’enjeu des multiples émeutes anti-protestantes déclenchées à Rennes à cette époque contre les huguenots. De toute façon, les causes d’un tel basculement sont probablement multiples.

    La durée de l’engagement huguenot des membres du réseau des Acigné a été très variable.

    Jean VIII d’Acigné ne resta réformé que quelques années. « Châteaugiron est celle de toutes les anciennes Églises dont on a le moins la connaissance. Elle avait un ministre en 1563 ; mais le synode de la Roche-Bernard en parle comme d’un ministre absent, et même n’en dit point le nom. La durée de cette Église a été fort courte, puisque dans la suite du temps on ne trouve point qu’il en soit parlé plus avant que cette année 1563 [1]».  François, sire de Montjean, trouva la mort en combattant du côté protestant à la bataille de Jarnac en 1569. Avec lui disparut l’Église de Combourg. Les Montbourcher et les Moussaye restèrent calvinistes jusqu’à la Révocation de l’Édit de Nantes, protégeant les communautés d’Ercé, de Plouër, de La Moussaye (en Sévignac), de Quintin…

     Jean-Yves Carluer


[1] Lenoir, sieur de Crevain, Histoire ecclésiastique de la province de Bretagne, p. 110.

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