L’école protestante du Guilly en 1900.

     C’est une des oeuvres baptistes les plus originales de Bretagne. L’école protestante du Guilly, un hameau à la périphérie de la Commune de Poullaouën dans le Finistère, a été édifiée en 1896-1897 par le pasteur gallois Alfred Jenkins, à la demande de la population locale. Le premier instituteur (1898-1910) est Henri Émile Théophile Chopin, né le 12 septembre 1866 à Couhé (Vienne), commune de l’est du Poitou huguenot.

     Il nous livre ici son expérience d’enseignant immergé dans une culture qui lui est d’abord étrangère, en pays 100% bretonnant. Les conditions matérielles ne sont pas faciles. De plus, l’instituteur a été frappé par les épreuves familiales. Après le décès d’un jeune enfant, il perd, postérieurement à ce texte, son épouse Marthe Bernandon. Il se remarie en avril 1908 à Amélie Bourquise qui semble avoir mal supporté l’isolement d’un hameau sans route carrossable à l’orée de la forêt du Fréau. La famille quitte le Guilly en 1910. L’école protestante, poursuivie par MM. Bisson et Rousseau, communalisée dans les années 1930, a fortement marqué la région. En sus de remarquables résultats scolaires, elle a polarisé une forte identité locale. Le village du Guilly abritait également un lieu de culte de la mission baptiste de Morlaix. Un de mes premiers souvenirs d’enfance remonte aux années 1950, à l’occasion d’une réunion du soir où mes parents accompagnaient le pasteur Alfred Somerville en visite au Guilly.

     Le texte présenté ici est extrait du Journal de l’Évangélisation (1900, pp. 176-180).

 Jean-Yves Carluer

Les fondateurs de l'école protestante du Guilly vers 1905. De gauche à droite, le pasteur Alfred Jenkins, l'évangéliste Collobert, maire de Lannéanou, et l'instituteur Henri Théophile Chopin.

Les fondateurs de l’école protestante du Guilly vers 1905. De gauche à droite, le pasteur Alfred Jenkins, l’évangéliste Collobert, maire de Lannéanou, et l’instituteur Henri Théophile Chopin.

      « … L’œuvre en Bretagne est singulièrement compliquée par la nécessité où se trouvent ceux qui s’y engagent de connaître la langue bretonne; les services religieux, conférences, ne sauraient se faire en français. Pour moi, je suis loin d’être familier avec le breton ; je comprends très facilement en cette langue les Saintes-Écritures, je puis aussi préparer par écrit une petite allocution, mais il m’est difficile de comprendre le breton usuel, souvent incorrect, et cela rend bien souvent mon séjour au Guilly un peu sombre.

     Le Guilly est un village d’une centaine d’habitants, situé sur la lisière d’une forêt domaniale de 700 hectares, à une lieue et demie au moins de tout bourg de quelque importance. Le village est habité par des gens qui s’adonnent à l’agriculture; ils sont en général de condition fort modeste. Les habitants du Guilly ont toujours vécu dans l’ignorance la plus profonde : les enfants, à de très rares exceptions près, ne fréquentaient pas les écoles publiques, toutes très éloignées ; le mauvais état des routes ne permet guère de sortir du village pendant l’hiver, si l’on est tant soit peu opposé aux émotions des Montagnes russes; les routes carrossables se trouvent à environ deux kilomètres de notre village, et pour y arriver, il faut patauger dans une boue profonde et au milieu de dangereuses ornières. Une voiture convenable ne peut venir jusque chez nous; les petites charrettes massives des villageois peuvent seules se hasarder dans nos fondrières. Les gens du Guilly ont toujours vécu de leur vie propre, ils ont toujours été considérés comme des hommes étrangers par les habitants des villages voisins ; ce n’est pas sans raison qu’on leur a donné ce nom significatif « Bleizy ar Guilly, les loups de Guilly ». Ils ont plus ou moins jusqu’à ce jour vécu de rapines, se haïssant les uns les autres et… dignes d’être haïs. Malgré ce tableau peut-être un peu sombre, mais qui est bien réel, malgré leur ignorance et leurs vices, les habitants du Guilly ont toujours été plus libéraux que ceux des villages voisins. Bien que catholiques, et fort routiniers en tout ce qui touche à la religion, ils ne se soumettent guère aux pratiques catholiques, ils vivent plutôt en païens. Ils sont baptisés, mariés et enterrés par les prêtres, mais ils ne vont que très rarement à la messe, et restent ainsi en partie en dehors de l’influence cléricale.

     Les colporteurs de M. Jenkins, de Morlaix, sont un jour passés par le Guilly et y ont été bien reçus. M. Jenkins est venu y faire quelques conférences, elles ont été aimées; les gens lui ont alors demandé de leur construire une école. J’ai accepté de la diriger, et Dieu nous a grandement soutenus. Tous les genres d’évangélisation sont bons, assurément, mais, en ce qui me concerne, je suis convaincu que l’avenir est dans l’école, dans l’école telle que j’essaye de la faire au Guilly. Et après trois ans de luttes souvent pénibles, nos meilleurs encouragements nous sont donnés par les enfants : les adultes sont très difficiles à atteindre, il est bien plus facile d’empêcher un homme de tomber dans un piscine que de l’en retirer s’il y est tombé. Et les pauvres Bretons y sont tombés bien bas. On ne sait que faire, que dire pour allumer leur conscience ; ils se laissent vivre, et c’est tout ce qu’ils sont capables de faire.

     Pour les enfants, c’est différent. Je suis certes souvent bien triste, parfois même découragé, quand je me heurte à l’apathie des grandes personnes. Mais alors la vue de mes enfants me relève et me fortifie. Il n’y a encore presque rien de fait au Guilly, si l’on considère ce qu’il reste à faire, et cependant voici notre situation à l’heure actuelle: dans notre village entièrement catholique, tous les enfants d’âge scolaire nous sont confiés ; ils ne savent rien de la religion dans laquelle ils sont nés, ils n’en pratiquent aucune des coutumes, ils n’en connaissent point la doctrine. Chaque dimanche, ils suivent tous un culte différent du leur, ils en étudient la doctrine et y attachent leur cœur. Trouverait-on dans beaucoup de coins de France ce spectacle, anormal, j’en conviens, de parents restant catholiques et désirant rester tels, qui font élever leurs enfants dans une religion qui n’est pas la leur ? Eh bien ! c’est le spectacle que nous donne le Guilly. Je poursuis ici à la fois l’œuvre scolaire et l’œuvre d’évangélisation. Tout le jour ma classe s’ouvre à la jeunesse; le soir elle s’ouvre aux adultes, et le dimanche elle devient chapelle. J’y tiens une école du dimanche très intéressante, qui compte trente-six inscrits et au moins une trentaine d’élèves réguliers. Cette école biblique est suivie d’un culte que je dirige (tout en breton) et qui a aussi ses fidèles habitués. A la fête de Pâques, dix personnes, hommes ou femmes, ont fait profession de christianisme véritable et ont demandé la Cène, que M. Jenkins est venu leur distribuer.

     L’ivrognerie est très répandue ou Bretagne, et malheureusement aussi au Guilly : or, j’ai réussi à fonder ici une Société de tempérance parmi les enfants. Et aujourd’hui, tous les enfants de mon village portent l’étoile bleue de l’union française anti-alcoolique. N’est-ce pas d’un bon augure?

     Mon école est mixte, et les résultats sont excellents. Les enfants travaillent avec une ardeur réjouissante ; ils refusent parfois les congés que je leur offre. Ma femme m’apporte dans l’école son précieux concours ; elle travaille avec moi chaque jour en classe, et elle s’occupe spécialement, cela se comprend, des cours de couture, de repassage et de cuisine, que nous avons introduits dans notre programme. Je donne, de mon côté, aux enfants, des leçons de menuiserie, et je n’avais jamais tenu un rabot en mains avant mon arrivée ici ! Ah! il y a bien d’autres choses que je n’avais jamais faites! La nécessité est une maîtresse impérieuse. Je suis obligé de faire tout par moi-même en fait de culture ; les indigènes ne se nourrissent que de bouillie d’avoine, de crêpes et de pommes de terre ; si je désire avoir des légumes, il me faut prendre la bêche en mains. Nous avons éprouvé tant de difficultés à nous procurer du beurre respectable et du lait que j’ai dû me procurer deux vaches et cultiver un champ pour les nourrir. J’envie parfois le sort de ceux qui peuvent s’asseoir et dire : J’ai fini mon travail ! Ici, ma femme et moi, nous n’avons jamais pu en dire autant. Notre travail scolaire est considérable, puis notre travail agricole ; il y a ensuite les travaux de maison, les visites aux malades, etc. Le dimanche arrive, et il nous apporte deux ou quelquefois trois services. A cela viennent encore n’ajouter mille soucis qui naissent de notre insuffisance et de l’inertie des habitants.

     L’école du Guilly a une excellente renommée dans toute la région ; j’ai eu l’an dernier 72 élèves inscrits au registre matricule. L’autorité académique m’est très favorable : j’ai été désigné l’an dernier pour faire partie des commissions des brevets, élémentaire et supérieur, siégeant à Quimper, et le Ministère m’a décerné une médaille de bronze.

     Nous sommes maintenant habitués à notre isolement ; nous sommes des mois sans voir d’autres visages que ceux de nos villageois, sans entendre d’autre français que le nôtre et celui de nos élèves; nous n’avons parfois à manger que du pain d’une dizaine de jours (il vient de trois lieues d’ici) ou du pain de seigle brun comme de la terre, et ce n’est pas le plus mauvais.

     Tout cela n’est rien. Quand nous voyons les enfants qui nous sont confiés se tourner vers le Seigneur (et plusieurs lui sont sincèrement attachés), toutes nos privations nous semblent bien légères. Ah ! s’il ouvrait les cieux et s’il descendait!

     Nous avons un petit garçon, Alfred, qui a maintenant quatre ans. Il nous donne beaucoup de joie. Il y a six mois, nous avons été pour la seconde fois cruellement éprouvés : nous avons perdu un cher enfant de cinq mois, sur la dépouille duquel la haine cléricale a eu l’impudeur de s’acharner. Grâce aux menées du curé de Poullaouën, nous n’avons trouvé personne qui consentit à faire pour notre cher enfant un petit cercueil (il n’y a point de menuisier au Guilly), nous avons dû le faire de nos mains.

     … Oui, cher monsieur, pensez à nous dans vos prières ; nous avons tant besoin d’être soutenus; priez pour que le Seigneur nous donne la persévérance et qu’il se prépare dans notre pauvre village un groupe de fidèles serviteurs ».

Th. Chopin

 

L'intérieur de la salle de classe vers 1900-1905. C'est une classe unique et mixte dont les effectifs approchent les 70 élèves. Au fond, Henri Chopin. (photo fonds privé Jenkins-Le Roux).

L’intérieur de la salle de classe vers 1900-1905. C’est une classe unique et mixte dont les effectifs approchent les 70 élèves. Au fond, Henri Chopin. (photo fonds privé Jenkins-Le Roux).

 

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