Les débuts de la Fraternité de Nantes (1907)

      L’oeuvre de la Mission Populaire à Nantes, dont nous avons retracé il y a quelques temps les débuts sur les bords de la Loire, prend brutalement un nouvel élan en 1907 avec l’arrivée d’un nouveau responsable, le pasteur Emmanuel Chastand[1]. Il engage résolument l’oeuvre dans la direction du christianisme social, délibérément ancré à gauche. Sur le modèle de la première Solidarité, établie à Roubaix par le pionnier Élie Gounelle, le jeune pasteur Chastang fonde à Chantenay, dans la banlieue nantaise, une Fraternité appelée à devenir un des joyaux de la Mission Populaire Évangélique. Ce succès éclatant s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs : les qualités du directeur, qui sera appelé ultérieurement à diriger l’ensemble du réseau français, mais aussi l’importance du financement offert par des donateurs anglo-saxons, et l’implication de plusieurs familles protestantes de la ville.

     Le document reproduit ici retrace les premiers mois de la Fraternité. Il a tous les traits d’un manifeste. Toutes les activités ne sont pas encore mises en place. L’organisation d’une des premières troupes scoutes de France attendra encore quelques mois…

     Il ne faut pas oublier que ce document, appelé à figurer dans un rapport annuel destiné aux divers donateurs de la mission, se doit de susciter l’enthousiasme et la générosité des lecteurs[2]. Il n’empêche que les succès d’Emmanuel Chastand sont incontestables.

 Jean-Yves Carluer  

      » Le grand événement de l’oeuvre de Nantes pendant la dernière année écoulée [1907] a été l’abandon de notre ancienne salle de l’avenue Metzinger et notre installation dans un nouvel immeuble plus grand et mieux approprié situé dans ce même quartier. Mon prédécesseur, M. Fleury, se plaignait l’an dernier de la diminution sensible des auditoires dont la cause essentielle était la situation défavorable de notre salle dans une rue déserte et l’exiguïté du local : cela est si vrai que notre nouvelle maison située à 200 mètres de l’ancienne, mais placée dans une rue très fréquentée, et installée spécialement pour notre oeuvre, réunit de très nombreux auditeurs.

La façade de la Fraternité de Nantes, dans son état initial, 3, rue Amiral Duchaffault, vers 1910

La façade de la Fraternité de Nantes dans son état initial, 3, rue Amiral Duchaffault, vers 1910 (extrait du journal Présence, N° spécial, 1985)

     L’inauguration de la Fraternité, ainsi avons-nous nommé notre vaste maison, a eu lieu le 9 février. L’après-midi, une fête de famille rassemblait dans notre immense cour plus de 300 personnes, devant lesquelles les jeunes gens de nos Unions déployèrent leurs divers talents. Le soir, à notre première réunion, présidée par M. Beigbeder[3], M. Creissel[4] parlait devant une salle archi-comble, très sérieusement attentive.

     A côté de notre salle de conférences, nous avons une salle de lecture, qui réunit chaque soir une douzaine de lecteurs, une salle de jeux, une école de garde, des locaux pour les Unions chrétiennes de jeunes gens et de jeunes filles, un gymnase, une très grande cour et de vastes préaux !

 Des activités nombreuses…

      Voilà le cadre, voyons la vie qui s’y développe. Je dirai d’abord que l’enthousiasme et la règle qui se sont manifestés dans nos diverses activités dès les premiers jours ne se sont pas ralentis un seul moment, et tous ceux qui assistent à nos réunions sont frappés par la vie qui y règne.

     Les conférences réunissent des auditoires qui varient de 70 à 220. Elles sont pour beaucoup un véritable besoin, ils puisent là des forces vraies pour leurs travaux de la semaine. « Que vous êtes heureux, d’entendre de bonnes choses comme celles-là ! » disait une Bretonne à des parents qui l’avaient amenée avec eux. Et, quand à la fin de nos réunions, nos auditeurs viennent me serrer la main, je sens qu’ils parlent vrai quand ils me disent :  » Ah ! Monsieur, Merci beaucoup ! — On reviendra, pour sûr ! »

     – « Ah ! si mon homme avait été là, me disait un soir une femme dont le mari est un buveur invétéré, je vous le conduirai pour que vous le guérissiez ». Un jour, elle réussit à l’amener avec elle, et c’était véritablement émouvant de voir cette femme scruter le visage de son mari pour deviner les sentiments que pouvait faire naître en lui cette rencontre avec l’Évangile.

     –  « Tu reviendras encore ? » Ce fut sa première question à l’issue de la réunion. Elle sent que le seul sauveur de son mari ne peut être que le divin Sauveur.

     Ce qui est réjouissant, c’est de voir s’établir entre les diverses familles qui viennent à la Fraternité, de véritables liens d’affection. Chaque réunion est précédée et suivie de colloques amicaux et d’échanges de franches poignées de main. « Mais, dites-moi, c’est une véritable fraternité »,  me disait il y a quelques jours un visiteur étranger.

     Les Écoles du Dimanche et du Jeudi sont également bien suivies. Nous avons près de 240 inscrits, le nombre des présences est très flatteur. Je suis aidé le dimanche par six institutrices et sept moniteurs, tous membres de nos Unions chrétiennes, qui s’occupent sérieusement de leur tâche. La difficulté est de donner une instruction biblique solide à ces enfants dont quelques-uns connaissent bien la Bible et dont la plupart sont d’une ignorance absolue. Pour les uns, Jésus est né à Angoulême, pour d’autres à Lorient. Le nombre de nos élèves diminue sensiblement à l’époque de la première communion, car le prêtre leur interdit ainsi qu’à leur famille l’accès de la Fraternité.

     C’est une grande privation pour eux tous. « Oh ! Monsieur, c’est chic! plus que quinze jours de catéchisme et puis on sera débarrassé ! », me disait un jeune communiant que je trouvai sur le boulevard. « A présent, la première [communion] est finie, nos gars pourront revenir, et j’en suis très heureuse ! » me déclarait une femme dont la profession consiste à vendre des cierges à la porte d’une église ainsi que La Croix et qui lit La Semaine religieuse. N’est-ce pas navrant de constater l’indifférence qui préside à ces premières communions ? Aussi je crois de mon devoir d’exhorter ces enfants à apporter tout leur sérieux à cet acte solennel. L’école de la Fraternité est leur grande Joie. -« Vou1ez-vous que je vous donne aujourd’hui congé ? » leur demandai-je un jour que je les voyais tous en train de jouer. « Non Monsieur ! l’école ! l’école ! » Et j’obéis avec plaisir.

     Les Unions chrétiennes de jeunes filles (22 membres) et de jeunes gens (16 membres) sont pour nous un réel sujet d’encouragement. Elles se réunissent chaque dimanche pour une étude biblique et une réunion de prières. Il existe chez elles un souffle de vraie piété. Dernièrement, notre concierge étonné d’entendre des bruits de voix dans une de nos salles à une heure inaccoutumée, ouvrit la porte et se trouva en présence de trois petites filles , dont deux de l’union cadette : elles étaient réunies pour prier et demander à Dieu de leur donner la force d’être sages et soumises envers leur mère qu’elles mécontentaient trop souvent. N’est-il pas touchant de voir avec quelle confiance ces jeunes et faibles coeurs maniaient cette arme puissante qu’est la prière ?

     L’Amicale, tel est le nom d’une société de gymnastique qui réunit tous les soirs une quinzaine de jeunes ouvriers et les maintient à l’abri des tentations, dans un milieu moral. Ils sont tous, d’ailleurs, des auditeurs assidus de nos conférences et je compte parmi eux recruter de nouveaux unionistes.

     La Croix Bleue[5], la Société de Tempérance ont recruté cette année de nouveaux adhérents qui paraissent bien décidés. A notre séance de mai, 39 engagements, de durées diverses, ont été recueillis. La section de l’Espoir[6] compte actuellement 21 membres. Il y a du côté de l’antialcoolisme de sérieux efforts à tenter; c’est une activité qui nous réclame à l’avenir plus de zèle et d’activité. Un jeune ouvrier abstinent a eu à souffrir les insultes et les mauvais traitements de camarades d’atelier ; un jour,  il fut particulièrement frappé avec brutalité. Ses parents, inconnus à la Fraternité, au lieu de le décourager, l’ont accompagné eux-mêmes aux réunions : « Notre fils, depuis qu’il vient, a bien changé, nous voulons qu’il vienne chez vous ! » Et il est devenu un bon unioniste.

     Le Tricot qui réunit de 12 à 18 mères de famille chaque mardi, porte aussi ses fruits grâce aux lectures qui sont faites, et aux livres que je prête, qui ne rentrent qu’après avoir été lus par de nombreuses personnes.

 

L'école de garde de la Fraternité de Nantes (Présence, 1985, p.51)

L’école de garde de la Fraternité de Nantes vers 1910 (Présence, 1985, p.51)

    Une École de Garde[7] a pu être fondée grâce à M. Durand-Gasselin qui a pris à sa charge les frais de cette entreprise nouvelle. Nous avons 45 enfants inscrits, mais la moyenne varie beaucoup à cause de l’indifférence des parents. Cette organisation nouvelle rendra de précieux services dans ce quartier en partie misérable, où les enfanta sont mis à la rue tant que dure le travail des parents à l’usine.

 Une grande famille…

     Ce qui nous réjouit profondément c’est de voir l’Évangile ouvrir les coeurs au dévouement, au véritable amour fraternel. Une famille est-elle momentanément dans la gêne, spontanément on m’apporte une obole pour lui être remise. Il y a quelques jours, un ouvrier sans travail depuis quelque temps est venu m’offrir de l’argent pour une famille qu’il sait être dans l’embarras. On rencontre dans le coeur du peuple des trésors d’amour que l’Évangile met vigoureusement  en valeur.

     Au-dessous du mot de Fraternité, nous avons fait mettre sur la façade de notre maison ces mots : « Foyer démocratique »». Et ce qui nous est un vif sujet de joie, c’est de voir que notre œuvre devient de plus eu plus un véritable foyer, qui a sa place dans la vie de famille, dans la pensée, dans le coeur de toute une petite population. La Fraternité devient aussi le lieu de réunion favori de beaucoup, qui accourent à la moindre occasion, au premier moment de liberté. Il est facile, dès lors, de concevoir combien est précieux pour cette classe de travailleurs notre foyer. La famille ouvrière est le plus souvent isolée dans la grande ville ; elle ne rencontre autour d’elle que défiance ou amitié intéressée ; personne ne lui témoigne d’affection vraie. Et voici qu’on lui apprend l’existence de la Mission populaire. Elle y vient en bande avec les mioches, la première fois avec une curiosité inquiète ; mais dès la seconde fois, elle y va comme chez elle, car elle est certaine de trouver là de vrais amis francs et sûrs ; et bientôt le directeur de l’oeuvre entre dans la famille à titre de confident.

     Oh ! ces confidences ! Elles sont si navrantes parfois, et si désolées, que je rentre le soir chez moi, bien plus accablé par le chemin parcouru à travers un monde de tristesses que par la fatigue physique ! Que de misères et de douleurs ! Béni soit notre Christ pour l’espérance qu’il procure à toutes les victimes de notre inique[8] organisation sociale ! Béni soit-il pour les relèvements et les miracles qu’il opère. Oh ! comme il leur tarde, à tous ces déshérités, de le voir établir son règne de justice et d’amour.

Ah ! viens Jésus ! Viens, Jésus ! Viens !

Il faut croire vraiment

Que tu ne seras pas longtemps !

      Tel est le refrain d’espoir d’une chanson intitulée  » Les Promesses de Jésus« , sur l’air de Viens Poupoule[9], que m’a remise un marchand de journaux qui a appris à connaître l’Évangile cet hiver à la Fraternité.

     Je ne veux pas finir ces lignes sans remercier sincèrement Madame Dussaut, notre dévouée organiste[10], et Mademoiselle Le Gouis, qui, en s’occupant spécialement de l’Union des jeunes filles, coopèrent très heureusement à l’oeuvre poursuivie par la Fraternité. Nos remerciements vont également à M. Durand-Gasselin[11] qui a mis à notre disposition pour notre fête de Noël la belle salle de la rue de Gigant[12].

     Notre reconnaissance va toute à Dieu qui a besogné avec nous, et nous le bénissons pour les encouragements qu’il nous a fait rencontrer dans cette oeuvre de Nantes.

     Je ne terminerai pas sans dire combien la grande famille de la Fraternité est reconnaissante des sacrifices qui ont été consentis pour elle celle année, elle mettra son  honneur à montrer qu’ils n’ont pas été vains.

       Emmanuel Chastand, évangéliste.


[1] Emmanuel Chastand (1884-1974). Peu après la soutenance de sa thèse de Théologie à la faculté de Montauban, E. Chastand répond à l’appel de la Mission Populaire, dont il sera directeur à partir de 1927. S’il rejoint Élie Gounelle dans la dénonciation des injustices sociales, il est considéré comme modéré, et marqué par une « conception chrétienne évangélique » (J.-P. Morley, 1871-1984 : La mission populaire évangélique : Les surprises d’un engagement, Paris 1993, p. 39).

[2] Mission Mac All, dite Mission Populaire Évangélique, rapport de 1908, pp. 129-132.

[3] Alors directeur de la Mission Populaire Évangélique, résidant à Paris.

[4] Un des prédécesseurs du pasteur Emmanuel Chastand à Nantes.

[5] Association d’aide aux abstinents alcooliques.

[6] L’Espoir : association d’enfants s’engageant à ne pas consommer d’alcool.

[7] Forme pionnière des premières crèches enfantines et des écoles maternelles.

[8] Nous avons corrigé le texte du rapport imprimé de 1908 où figurait « unique » au lieu de « inique ». Le manuscrit d’Emmanuel Chastand devait être assez ardu à relire pour l’imprimeur, car il a fallu également modifier nombre de ponctuations et quelques expressions. Nous avons ajouté les titres de paragraphes

[9] Célèbre composition du chansonnier Félix Mayol sur un air d’Alexandre Trébitsch, créée à la Scala de Paris vers 1902, évoquant le monde de la nuit parisienne. Tout comme le Général Booth, fondateur de l’Armée du Salut, le pasteur Chastand préférait « l’efficacité musicale » d’un air à la pureté de ses origines ! On remarquera également que la versification ne valait guère mieux que celle de certains cantiques contemporains…

[10] Mme Dussaut était la fille du pasteur Fargues, de l’Église réformée de Nantes.  

[11] Hippolyte Durand-Gasselin, industriel protestant nantais, bienfaiteur et membre du comité local de la Mission Populaire et président du conseil presbytéral de l’Église réformée de Nantes.

[12] Le grand temple de l’Église réformée de Nantes.

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