Rennes huguenote : les origines (1)

Rennes, la plus ancienne communauté protestante de Bretagne ?

     En cette année 1558 où le pasteur Loiseleur « dressait » l’Église de La Roche-Bernard, un autre foyer protestant existait déjà plus au nord dans la province, à Rennes. Il s’était même déjà bien organisé. Nous le savons par le témoignage du pasteur Lenoir, sieur de Crevain (encore lui !), qui disposait d’informations de première main. Il avait pu consulter un registre presbytéral datant du début 1559, hérité « de ses ancêtres maternels ». Et ce cahier cousu avait été précédé d’un autre, déjà perdu en 1683, mais dont on avait conservé le souvenir. Ce registre attestait l’existence en 1558 et peut-être auparavant d’une Église réformée rennaise déjà formée « avec établissement de ministère et de discipline ». Le premier historien du protestantisme breton en concluait avec logique à l’antériorité de Rennes : « nul doute qu’à cet égard elle ne soit la première et même la plus ancienne de toutes nos Églises bretonnes, et même la mère de la plupart des autres, qui ont tiré d’elle leurs établissements, leurs lumières et leurs règlements. ».

     Nous allons essayer de tracer ici les grandes lignes de l’émergence de cette Église à l’aide des quelques documents dont nous disposons. Cette étude pourra être complétée, voire amendée ultérieurement.

     La naissance de la Réforme à Rennes est intervenue dans un contexte assez difficile, celui de la fin du règne du roi Henri II, qui avait considérablement durcit les persécutions contre les protestants avant sa mort, notamment en 1557. La Ville de Rennes était de plus un siège épiscopal, sous la surveillance directe de l’archevêque du lieu.

     Au cours de la période qui nous intéresse, des années 1541 à 1560, les rois de France ont nommé à Rennes, pour succéder au breton Yves Mahyeuc, aumônier de la reine Anne, des prélats « français » récompensés pour leurs service dans la haute diplomatie. Ce furent Claude Dodieu, seigneur de Velly, mort en 1558, et Bernardin Rochetel qui démissionna dès 1565. Ces archevêques de cour ne résidèrent pratiquement pas à Rennes, et l’administration du diocèse se trouva directement confiée aux chanoines qui composaient le chapitre épiscopal.

Rennes en 1624

Rennes au début du XVIIe siècle, d’après une gravure de 1624

    Nous savons, grâce au témoignage de l’humaniste Konrad Pellikan, de Zurich, qu’un de ces chanoines, Jean Curie, avait très tôt embrassé la Réforme, peut-être dès le début des années 1540.

Il faisait fonction d’official, c’est-à-dire de juge ecclésiastique du diocèse. Il a aidé à y propager puis protéger le protestantisme naissant, dans des conditions dont nous ne savons rien. Sa fonction de magistrat, en lien peut-être avec l’université de Ferrare où Renée de France avait accueilli Calvin, a pu contribuer à la surreprésentation des juges et des conseillers dans les premières communautés protestantes bretonnes.

   Mais aucune des sources protestantes bretonnes dont nous disposons en 1559 ne le mentionne encore, ce qui laisse entendre qu’il avait disparu à cette date. A ce moment, les chanoines rennais sont unanimes à vouloir extirper le calvinisme par la force.

    Peut-être faut-il lire une allusion à une crise interne au chapitre de Rennes dans un passage du titre IX de la notice consacrée à l’évêque Yves Mahyeuc dans la Vie des saints de Bretagne-Armorique, ouvrage attribué à Albert le Grand : « l’hérésie de Luther ayant commencé à infecter la ville de Rennes, par sa vigilance il l’étouffa en son commencement à l’aide et diligence du frère Guillaume Supremus, docteur, premier gradué en théologie depuis la Réformation de son couvent et inquisiteur de la Foy ; lequel fit rechercher les auteurs de l’hérésie et les poursuivit si bien qu’ils furent contraints de vuider la ville et le pays« [1]. L’ouvrage cité étant de nature hagiographique, il est difficile de s’y appuyer même si son auteur est un dominicain rennais. Mais si l’on y prête foi, cela ferait remonter les premières mentions de Réforme à Rennes à une date antérieure à 1541.

     Nous ne partageons pas l’optimisme d’ E. Clouard qui estimait que « jusqu’en 1558 au moins, la persécution contre les Réformés en Bretagne est inexistante« [2]. Le 3 août 1557, par exemple, le Parlement de Bretagne est informé du procès fait à Rennes à l’encontre de « deux enffants qui ont porté parolle mal sonnante du Saint-Sacrement de l’autel » et de cas « d’Ymaiges rompuz« , c’est-à-dire de faits d’iconoclasme[3].

    Un noyau protestant s’était constitué à Rennes à cette date. Il est peu nombreux : quelques dizaines de personnes. Sa composition est variée. On y trouve des artisans, comme ces hommes qui se sont réfugiés ultérieurement à Genève en 1559 : Pierre Byais, compagnon brodeur, et Robert Le Botaillier, Michel Le Maréchal, potier d’étain, André Botin, cordonnier… On y croise également des bourgeois engagés dans une stratégie d’anoblissement qui associent leur nom à celui des terres qu’ils ont acquises autour de Rennes. On remarque, parmi les plus zélés qui deviendront anciens, un certain Escouflart (ou Écouflant), sieur de Mesmenier (en Vezin-le-Coquet), qui réside habituellement dans le faubourg Saint-Hélier, à Bouzillé. Mais il faut citer également Jacques de Beaulieu, procureur au Parlement, sieur de Néraunay (en Ercé-près-Liffré),  » dont il bâtit le beau corps de logis, et la cour close avec pavillons aux coins. Il se fit de la religion à la naissance de l’Église réformée de Rennes dont je trouve qu’il était ancien dès l’an 1560″, dit Crevain, qui était son descendant, comme également celui d’Escouflart[4].

On le voit, la communauté naissante ne se limite pas aux habitants de la ville. S’y rattachent également des élites rurales plus lointaines qui commencent à les rejoindre à l’occasion de prêches. Un des premiers est le comte Claude de Maure, converti par Jean Curie, réformé depuis quelques années. Un des premiers actes pastoraux du pasteur Du Gravier sera de se rendre au Theil, au château de la Rigaudière, pour baptiser un enfant du comte.

Quelques mois auparavant, en 1558, les huguenots rennais avaient demandé à l’Église de Paris l’envoi parmi eux d’un pasteur qui pourrait prendre soin de la communauté naissante.

 (A suivre)

  Jean-Yves Carluer

[1] Albert le Grand (de Morlaix), Vie des saints de la Bretagne-Armorique, Brest, édition de 1837, p. 538.

[2] Émile Clouard, Le protestantisme en Bretagne au XVIe siècle, Rennes, 1938, p. 49.

[3] Registre du Parlement de Bretagne, cité par B. Vaurigaud, Essai sur l’histoire des Églises réformées de Bretagne, t. 1, Paris, 1870, p.9.

[4] Philippe Lenoir, Mémoire généalogique.

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