La naissance de l’Église protestante de Brest (2)

Brest 1832 : les protestants et la guerre des Fête-Dieu

      Le pasteur Achille Le Fourdrey avait obtenu sans difficulté que la municipalité prenne en charge son salaire, ainsi que la location et l’entretien du temple. Le conseil vota pour cela une somme de 1800 francs en mai 1832, ce qui équivalait au salaire concordataire d’un pasteur réformé de ville moyenne[1]. Or Achille Le Fourdrey n’avait aucun mandat officiel. Émissaire de la Société Évangélique de France, alors encore en formation, il était seulement agent de la Société Continentale, organisme britannique fort contesté par nombre de Réformés libéraux. Il n’avait même pas encore été reconnu comme ministre du culte par ses collègues du consistoire de Nantes !

     Il y a avait sûrement quelque mystère caché sous ce soudain enthousiasme protestant des édiles voltairiens de Brest. La mariée était trop belle. On ne tarda pas à le comprendre.

     Nous avons vu que la cité était sans doute « la plus anticléricale de France », et que cette opposition à l’Église catholique se manifestait préférentiellement lors des « cérémonies extérieures du culte » : missions de prédicateurs et procession annuelle de la Fête-Dieu[2]. L’objectif de la municipalité était de les interdire.

     Le maire, Joseph Kerros, bon juriste, connaissait l’article 45 des Articles Organiques signés par Napoléon pour mettre en place le Concordat et instituer la paix religieuse dans le pays : « Il n’y aura aucune cérémonie religieuse […] hors des édifices consacrés au culte catholique dans les villes où il y a des temples destinés aux différents cultes« [3]. La mesure visait à protéger les minorités religieuses. Elle avait été bien utile entre 1815 et 1830, époque où quelques fanatiques se manifestaient en marge des cortèges pour s’en prendre aux protestants. Mais, depuis 1830 et les « Trois Glorieuses », le pouvoir politique était passé à l’autre camp et quelques maires anticléricaux voulaient utiliser la loi pour « enfermer les catholiques dans leurs églises ». C’était justement le cas à Brest.

     En 1831, les circonstances avaient opposé une fois de plus le maire Kerros au curé de Saint-Louis, Joseph-Marie Graveran. La Garde nationale ayant refusé de participer à la cérémonie, le curé avait annulé la procession.

     L’établissement d’un lieu de culte protestant à Brest offrait une occasion rêvée d’interdire définitivement les processions de la Fête Dieu dans la ville. En 1833, le nouveau maire, Fleury, prétexta encore de l’existence du temple pour étendre même l’interdiction à Recouvrance, sur la la rive droite de la Penfeld, plus populaire et plus religieuse.

Hôpital Marine Brest 1836

L’hôpital de la Marine à Brest sous la Monarchie de Juillet (lithographie ancienne illustrant l’édition de 1836 du Voyage dans le Finistère, de Jacques Cambry). Le pasteur Achille Le Fourdrey en fut aumônier.

     Le curé de Brest protesta. Il minimisa l’implantation des Réformés locaux, tout en louant leur modération et leur esprit de tolérance : « Les protestants se sont-ils ouvertement prononcés contre les cérémonies… Ont-ils, à cet effet, adressé …une demande ? Nous augurons mieux de leur bon esprit. Malgré leur petit nombre, jamais la moindre insulte n’est venue troubler leurs actes religieux… il est loin de leur pensée de répondre à cette tolérance par de haineuses tracasseries…« [4]. Joseph Graveran, esprit ouvert et modéré, avait effectivement d’excellents rapports avec les quelques notables protestants de la ville, à commencer par le consul britannique Anthony George Perrier, qui le recevait régulièrement chez lui. Achille Le Fourdrey ne manifesta officiellement aucun sentiment hostile aux manifestations extérieures du culte catholique.

     Le maire de Brest se retrancha derrière le règlement. Les processions demeurèrent longtemps interdites. Quand ce n’était pas la municipalité qui opposait son veto, c’était le ministre des Cultes, par crainte d’éventuels incidents. Les catholiques revinrent à la charge en 1843, sous forme d’une nouvelle argumentation développée dans le journal L’Armoricain. Elle opposait l’intransigeance de Brest à la tolérance de Nantes. De plus, les temps avaient changé : la Marine et des officiers abandonnaient progressivement l’anticléricalisme. Les processions publiques du Saint-Sacrement reprirent en 1846.

 Des conséquences néfastes

     Si le pasteur Le Fourdrey avait saisi sans hésiter un poste de pasteur brestois qui se présentait à lui par un effet d’aubaine, cette affaire se retourna ensuite contre les protestants finistériens.

    Dans leur établissement sur Brest, ils s’étaient trouvés plus ou moins les otages des anticléricaux. Le Fourdrey avait eu beau affirmer « que ses coreligionnaires, dans la mesure où ils n’étaient pas obligés de s’y associer, ne voyaient aucun obstacle à la célébration normale de la Fête-Dieu, à laquelle la grande majorité de la population semble attacher un si grand intérêt« , il était devenu « l’ennemi ». Tant que Joseph-Marie Graveran resta à Brest, les relations personnelles entre le curé de Saint-Louis et le pasteur furent bonnes. Les deux hommes savaient s’estimer : quelque temps avant leur mort (et ils disparurent à deux mois d’intervalle en 1854-1855), l’évêque de Quimper avait demandé au pasteur de venir s’asseoir à sa propre place lors d’une réunion du conseil académique départemental. Mais, à Brest, après l’élévation de J.-M. Graveran au siège de Quimper et de Léon en 1840, les rapports avec son successeur brestois, Mercier, devinrent très tendus. Comme l’écrit avec humour Yves Le Gallo, « le pasteur, quelle que fût la correction de son attitude envers les catholiques brestois, apparaissait comme l’empêcheur de processionner en rond« [5].

     L’affrontement brestois laissait entrevoir de gros conflits à venir. On le vit bien quand il s’est agi d’édifier les temples à Morlaix, Quimper ou Saint-Brieuc. A chaque fois, les édiles catholiques bretons s’opposèrent de toutes leurs forces à l’établissement de lieux de culte protestants dans leurs villes. Malgré les assurances réitérées par les pasteurs de ne pas s’opposer aux processions, chaque ouverture de temple fut l’objet d’une lutte acharnée, qui se solda finalement par un échec à Saint-Brieuc jusqu’aux lois de laïcisation.

  Jean-Yves Carluer

[1] Archives municipales de Quimper, lettre d’Achille Le Fourdrey au maire de Quimper, 9 mai 1834

[2] L’étude de référence sur les processions à Brest est celle de ma collègue de L’U.B.O., Marie-Thérèse Cloître, « L’Église dans la rue et dans la rade. Le cas d’un port de guerre : Brest », L’Église dans la rue. Les cérémonies extérieures du culte en France au XIXe siècle, Dir. Paul D’Hollander, Pulim, 2001, p. 217.

[3] Lois du 26 messidor an IX, titre III, article 45 et du 18 germinal an X.

[4] François Louis Michel Maupied, Vie de Mgr Joseph-Marie Graveran, évêque de Quimper et de Léon, Vannes, 1856, p. 68.

[5] Yves le Gallo, Brest et sa Bourgeoisie sous la Monarchie de Juillet, PUF, 1968, t. 1, p. 382.

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