Questions sur Vitré (2)

    Nous poursuivons notre série de questions sur la communauté huguenote de Vitré (1555-1585). Le problème abordé aujourd’hui est fondamental : peut-on estimer avec une précision raisonnable les effectifs protestants dans ce qui apparaissait à l’époque comme la métropole du calvinisme breton ?

     Quelle était l’importance de l’Église réformée de Vitré ?

     Nous bénéficions, entre autres, de deux travaux scientifiques spécifiquement consacrés aux huguenots de la ville. Deux étudiants en histoire de l’Université de Rennes, Elisabeth Rescan et Thierry De la Fournière, ont dépouillé la très complète collection des registres paroissiaux de la communauté protestante, conservée aux Archives départementale d’Ille-et-Vilaine. Leur travail a abouti à un mémoire de maîtrise en 1982[1]. Leur travail a été complété et précisé ultérieurement par l’historien et généalogiste Jean-Luc Tulot, dans les Cahiers du Centre de Généalogie Protestante[2].

    Au XIXe siècle, déjà, Arthur de La Borderie, grand érudit vitréen, avait tracé le portrait d’une communauté protestante globalement forte d’un demi-millier d’âmes pendant le long siècle de son existence, avec des variations importantes. Se basant sur les totalisations annuelles des naissances, il propose même, à l’aide d’un coefficient multiplicateur classique,  de retracer l’évolution séculaire de cette population.

    La population huguenote vitréenne est en effet très variable et oscille entre 300 et 1000 personnes : Elisabeth Rescan et Thierry De la Fournière confirment les évaluations d’Arthur de La Borderie : 400 à 450 dans les années 1560,  700 ensuite, 950 à 1 000 dans les années 1590, 600 à 650 dans les années 1610-1630, avant un déclin progressif. La cité joue, en cas de troubles, un rôle de refuge pour des huguenots venus de loin, par exemple depuis la Basse Bretagne dans les années 1580-1590. Cela explique les pics constatés dans les décennies de persécutions, entre 1570-1590, puis vers 1630. On constate également une nette diminution de la taille de l’Église après 1650, qui s’accélère à la veille de la Révocation où la communauté tombe à 300 âmes. Ce repli s’explique tout autant par la pression des persécutions et le début d’un exode vers le Refuge à l’étranger, que par des difficultés matérielles : la conjoncture économique toilière se renverse autour de 1660.

    Rapportée à la population de la ville close (sans les faubourgs), estimée autour de 7500 habitants, les huguenots n’auraient donc représenté que 5 à 15% de la cité. Mais il faut également considérer le poids économique et social de ces hommes et de ces femmes. Très clairement, les huguenots appartiennent aux classes dominantes. Deux protestants sur trois sont des notables, chez qui se recrutent les anciens de la paroisse. Plus d’une moitié des huguenots se rattache à la bourgoisie, plus d’un sur 10 est noble. Il n’est pas toujours facile, aux XVIe et XVIIe siècles, de faire la différence entre les deux, car les négociants protestants de la ville, comme leurs cousins catholiques, achètent des terres dans le Vitréais et cultivent volontiers la particule. Ils retrouvent dans les paroisses rurales les gentilshommes « de la religion », qui tiennent des manoirs et châteaux dans un rayon de 5 ou 6 lieues autour de la ville.

    Le négoce des toiles de Vitré est tenu par un réseau croisé de quelques familles. Onze d’entre elles sont passées en partie au protestantisme : les Delespine, Dumont, Gennes, Grislel, Hardy, Lefebvre, Lefort, Lemoyne, Nouail, Ravenel et Rondel. A ce groupe se sont agrégés les officiers de la maison de Laval puis de La Trémoille, ainsi que des bourgeois qui vivent de leur art ou de leurs capacités : praticiens, familles pastorales, etc… Des unions sont possibles à l’intérieur de tout ce groupe dominant.

    Au niveau inférieur de la hiérarchie sociale, un petit quart de la communauté est fait de familles plus humbles : artisans ou serviteurs, souvent originaires du Maine ou de la Normandie voisine. Point de paysans. Dernière caractéristique, héritage historique sans doute des troubles des guerres de la Ligue, les protestants préfèrent vivre à l’abri des murs de la cité et préfèrent délaisser les faubourgs, ce qui ne les empêche pas rêver de manoirs plus lointains.

    Elisabeth Rescan et Thierry de La Fournière ont mis en évidence le caractère très mouvant de la population vitréenne : six  actes sur 7 sont isolés. Si l’on garde le noyau de ceux qui sont nés et morts à Vitré et s’y sont éventuellement mariés, il ne reste plus que 300 huguenots environ, rattachés aux « onze familles ». Et encore ce noyau glisse-t-il progressivement vers d’autres communautés calvinistes de Bretagne. Les Gennes, Lefort et autres Lemoyne se mettent au service de différents barons huguenots de la province. D’autres s’installent comme négociants et armateurs dans les ports bretons (Saint-Malo, Nantes, Le Croisic, Morlaix…). Leur départ est insuffisamment compensé par des apports d’artisans calvinistes du Maine ou de Normandie. Quand viendra la persécution, la dimension européenne des familles d’affaires les poussera naturellement vers un exode dans des pays qu’ils connaissent bien, l’Angleterre ou les Provinces Unies.

      Jean-Yves Carluer



[1] Elisabeth Rescan et Thierry De la Fournière, Une communauté protestante en Bretagne: Vitré (1560-1685), mémoire de maîtrise, Rennes II, 1982.

[2] Jean-Luc Tulot,  “ Histoire de l’Église réformée de Vitré au XVIe et XVIIe siècle ”, Cahiers du Centre de Généalogie Protestante, 1996, N° 53, p. 8-44 et N° 54, p. 63-95.

 

3 réponses à Questions sur Vitré (2)

  1. Jeanette de Montalk dit :

    Je suis recherche mon famille Lefort a Vitré en 1685+/-. Pouvez-vous dire quelque chose sur cet famille?

    • Jean-Yves Carluer dit :

      Bonjour !
      La famille Lefort était effectivement une des principales familles protestantes de Vitré, mais elle aussi représentée à Nantes. Certains de ses membres ont pu passer dans le Refuge lors de la Révocation. Il serait effectivement possible d’identifier vos aïeux bretons si vous connaissez exactement celui est à l’origine de votre famille, apparemment en Nouvelle-Zélande, si j’en crois le suffixe de votre adresse mail.
      Recontactez-moi.

      • Jeanette de Montalk dit :

        Merci bien. Je m’excuse pour le retard en reponse. J’ai oublie de verifier ca page.
        La mere de ma grandmere etait Lefort, et elle est née en Londres. La famille Lefort est allée a Londres en 1695, et ils travaille a barge constructeurs. Ils sont Alexandre, Pierre et Cesar, fils de Jean Lefort, ancien d’Eglise Protestante de Nantes (Sucé) et Catherine Le Moyne. Ma grandmere est allée a Nouvelle Zélande en 1910.
        Je veux trouver les informations de cette famille dans Vitré et dans Nantes. Mon ancetre Alexandre est né en 1673, mais cette annee est manqant de les enregsitrements de Sucé.

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