Les débuts du protestantisme dans le pays de Guérande

Les débuts du protestantisme dans le pays de Guérande,

racontés par Théodore de Bèze en 1580.

 

Théodore de Bèze (1519-1605), collègue et continuateur de Calvin à Genève, a été un acteur de premier plan de la Réforme en France, où il se rendit maintes fois pour défendre « la Cause ». Il publia en 1580 une Histoire ecclésiastique consacrée aux débuts de la Réforme dans notre pays. Il y parle peu de la Bretagne, et c’est sur le pays de Guérande qu’il est le mieux renseigné. Il rapporte ici un récit très vivant des témoins oculaires des événements, pasteurs (« Ministres ») ou nobles réformés locaux.

Outre le déroulement des faits, qui seraient inconnus autrement que par cette source, le document livre de précieux enseignements sur le cadre politico-religieux du début de la Réforme en Bretagne. On y voit le rôle essentiel des grands seigneurs, qui disposent d’un réseau régional de soutien qui va bien au-delà du camp huguenot. Dans l’affaire du Croisic, alors que nous sommes à la fin du règne d’Henri II, l’évêque lui-même semble impuissant à extirper par la force armée la Foi nouvelle : il doit même affronter le capitaine de l’arrière-ban de son diocèse, Du Brossay-Saint-Gravé, qui vient de se faire huguenot. Le Gouverneur de Bretagne et son Lieutenant-général, tout comme les milieux de la magistrature, sont clairement attentistes en ces années qui mêlent persécution violente et montée en puissance du camp Réformé.

Nous avons gardé l’essentiel de la langue savoureuse de l’époque, son orthographe et sa syntaxe, ne modifiant légèrement des expressions que lorsque c’était nécessaire à la compréhension du lecteur d’aujourd’hui.

 Jean-Yves Carluer.

  Le païs de Bretagne, entre toutes les autres Provinces de la France, a esté tardif à recevoir la doctrine de l’Évangile, y estant le peuple fort séditieux, combien qu’une partie de la noblesse en ces derniers temps se soit monstrée fort affectionnée à la Parole de Dieu.

Le domaine de la Bretesche. Le château a été rebâti et restauré au siècle dernier. Il est classé monument historique depuis 1926. Il abrite aujourd’hui un ensemble de luxe : hôtel, golf, restaurant de haut niveau.

Le moyen duquel Dieu se servit pour resveiller ce peuple fut le sieur d’Andelot, lequel en ceste mesme année [1558], au mois d’Avril, arrivé en sa maison de la Bretesche, menant avec soi Gaspard Carmel, autrement Fleury, Ministre de l’Église de Paris, le fit prescher à huis ouverts, & le jour de Pasques en la maison de Lormais [Lormois, en Nivillac], où fut aussi administrée la S. Cène en bonne compagnie, estant ledit sieur d’Andelot assisté de plusieurs gentilshommes, & nommément de trois frères de la maison de Beaulac, qui depuis ont fait grand devoir d’avancer les Églises, c’est à savoir Beaulac, Botverve & Bohelimer ; cela estant acheminé & estant mis en délibération en la compagnie, après avoir invoqué le nom de Dieu, par quel endroit on commencerait à besoigner à bon escient, il fut résolu qu’on commencerait par la ville du Croisic, distante de la Bretesche environ cinq lieues, tant à cause de la fréquentation dudit lieu, qui est un port de mer, que pour n’y avoir Abbaye aucune Église Cathédrale, ni Collégiale. Suivant donc ceste délibération, le 2 de mai audict an, Fleury, accompagné de Beaulac & du secrétaire du sieur d’Andelot, prescha au Chasteau de la ville du Croisic, en laquelle, combien qu’il n’y eust que six ou sept personnes, qui eurent cognoissance de la parole de Dieu, si est-ce qu’outre ceux là, bon nombre d’habitans se trouva, lesquels puis après ayant divulgué les bonnes choses qu’ils y avaient ouies, mirent le peuple en tel appétit, que chascun disait tout haut, que si le ministre prêchait au lieu accoustumé, ils l’iraient ouïr.

La chaire actuelle de l’Église Notre-Dame du Croisic. Elle remplace celle d’où parla le pasteur Fleury, qui aurait été détruite pour avoir abrité momentanément « l’hérésie ».

Et de fait, le 14 dudit mois, l’exhortation fut faite au grand temple appelle Nostre Dame de Pitié. Vrai est, que ce ne fut sans contredit, s’estans rencontrés à l’entrée du temple Nicolas Le Magnan, Official, & Alain le Moine, promoteur de l’Évesque de Nantes, demandant au Ministre quelle authorité il avait de l’Évesque de prescher, auxquels il  respondit, qu’estant légitimement appelé au ministère de la Parole de Dieu, il prenait d’icelle mesme l’authorité de la prescher. L’Official ne se contentant de cela, prononça tout haut sentence d’excommunication contre Fleury & tous ceux qui le voudraient escouter, de quoy se riant les assistants, il luy fut répliqué par eux, qu’ils requéraient Fleury de prescher & le voulaient ouïr. Ce qui fut fait en grand silence & édification, non seulement ce jour là, mais aussi le lendemain. Qui plus est, le dimanche suivant,  dix-septième du mois, le peuple de la ville estant assemblé à leur manière acoustumée au grand temple paroissial du bourg de Bats [Batz-sur-Mer], pour ouïr la grand Messe, Fleury passant au travers, entra dedans un autre temple tout prochain nommé Nostre Dame du Courrier, où il fut suivi d’une grande partie du peuple, qui ouït attentivement la prédication, au grand mescontentement dudit Official & de ses adhérans, qui ne faillirent de se préparer à sédition pour le sermon de trois heures après midi ; mais D’Andelot y estant arrivé fort à propos, y donna si bon ordre que la prédication fut faite en grand silence.

Le lendemain, ayant Andelot déclaré aux principaux qu’il fit assembler, comme étant sur son retour & ne pouvant aucunement leur laisser Fleury, pour l’avoir seulement emprunté de Paris, il leur estait néanmoins nécessaire qu’ils eussent un Ministre pour continuer l’ouvrage commencé : la résolution fut, sur cela, d’employer un nommé Loiseleur, autrement dit De Viliers, qui estait aussi venu au secours, envoyé de Paris, lequel tout après y establit l’ordre de l’Église, faisant les exhortations sur sepmaine & catéchisant les dimanches avec grande édification.

L’Église donc du Croisic en Bretagne, dressée ceste mesme année par le ministère de Loiseleur, fut en repos jusques au commencement du mois de juin, qu’iceluy allant au Chasteau du Carreil [Careil, en Guérande], lieu de la résidence du sieur de Beaulac, appuy &. support de ceste Église, faillit d’estre tué par un nommé Pierre de Cleux, dit Teranac, & fut blessé en un bras, nonobstant laquelle blessure, il se sauva dans le Chasteau, où il fut quelque temps malade, & depuis ne retourna au Croisic.

Les murailles de Careil. A deux pas de La Baule et des marais-salants, le château de Careil a abrité une présence protestante,sans interruption sinon lors de guerres civiles, jusqu’à la Révocation

Cependant ceux de l’Église ne perdans courage, allaient au presche au Carreil, ce qui accreut tellement la fureur de leurs adversaires, qu’après informations prises par le prieur des Jacobins de Guérande & inquisiteur de la foy, nommé Lermìnier, joint avec luy le Juge Royal, finalement y vint en personne Antoine de Crequy, Évesque de Nantes, Picard de nation, d’esprit bouillant & depuis devenu Cardinal, lequel bien attendu & receu par  les séditieux ne fut plutôt arrivé, sur les huit heures du matin, qu’une procession générale fut publiée, où serait porté ce qu’ils appellent Corpus Domini, avec commandement à chascun de s’y trouver & de tapisser devant sa maison, sous peine d’estre banny de la ville. Cela fut cause, qu’environ une douzaine de ceux de l’Église s’assemblèrent en la maison d’un nommé Guillaume Le Roy, pour tous ensemble se recommander à Dieu en telle nécessité. Ce qu’entendant, l’Évesque entra en telle furie, qu’il dit tout haut qu’il fallait .sur le champ ruiner ceste maison & faire sacrifice à Dieu de tout ce qui estait dedans. Ce néanmoins, la maison ne fut pour lors assaillie, ains seulement menacée par les séditieux se pourmenant en armes ça & là.

La grande cour de Careil. Le domaine reçoit le public, accueille les événements familiaux et propose des animations en été.

Cependant le sieur de Brossay, capitaine de l’arriè[re-]ban de l’Évesché de Nantes, ayant su la venue de l’Évesque, & arrivé en ville avec quelques gentilshommes, & l’estant allé trouver pour luy faire la révérence, au lieu d’estre recueilli humainement, fut aussitôt chargé de coups de pierres, de sorte que luy & les siens, hormis Bohelimer, frère du sieur de Beaulac, qui estait entré en ladite maison de Guillaume Le Roy, tandis que les autres allaient saluer l’Évesque, furent contraints de sortir, estans poursuivis jusques aux sables de Croisic. De là, ceste populace ne faillit de venir droit à ceste maison, n’estant défendue que des murailles & de la porte, ne se défendant aucunement [de] ceux qui estaient .dedans, ni faisans autre chose que chanter à pleine voix des Psaumes propres à leur nécessité & notamment le 3, commençant, « Ô Seigneur que de gens, &c. » Et,  de fait, Dieu monstra bien à ce coup, que luy mesme peut garantir les siens sans autre puissance, envoyant une tel aveuglement à ce nombre de gens s’entrepressans & s’entreblessans les uns les autres, qu’après avoir percé la maison de part en part de plusieurs coups de pièces, & notamment d’une grande & longue couleuvrine de fonte qu’ils y amenèrent au lieu d’y entrer, ils se retirèrent tous eschauffés droit à leur Évesque, qui leur fit défoncer des barriques de vin pour boire leur saoul, leur faisant promettre d’achever le lendemain leur entreprise. Mais Dieu y pourvut, donnant moyen la nuict suivante aux pauvres enfermés de se sauver au Carreil.

Le lendemain venu, les séditieux trouvans la maison vide des personnes, la saccagèrent, faisans le mesme des maisons des autres de la religion, desquels ils prindrent [prirent] environ quatorze personnes, que hommes que femmes, qui furent envoyés es prisons de Nantes ; & cela fait, l’Évesque accompagné d’environ deux cent chevaux & d’une compagnie de gens de pied, fit bien quelque contenance d’assaillir le Carreil, mais Beaulac, l’ayant fait recognaistre, lui donna la chasse si chaude, que luy & les siens ne cessèrent de courir jusques à Guérande. L’Évêque ainsi retiré & la plainte de cet excès faite au Duc d’Estampes, gouverneur en chef du païs de Bretagne, le sieur Gyé, son lieutenant, fut envoyé au Croisic pour en informer, lequel y fit si bien son devoir, qu’au lieu de faire justice aux complaignans, il en fit constituer prisonniers cinq. D’autres part, l’Évesque estait allé en Cour, poursuivant la mort des prisonniers. Mais Dieu favorisa tellement ces pauvres gens, qu’estant la cause renvoyée du Parlement au siège présidial, ils y furent pleinement absous & délivrés ; sans, toutesfois, qu’autre justice leur fût faite ; mais tout cela ne leur fit perdre courage.

Ainsi, nonobstant leur prison & leurs pertes, l’Église fut redressée, qui fructifia depuis tellement, que lors que les premiers troubles commencèrent, il y avait dix Églises belles & grandes dressées en Bretagne, en quoy principalement travailla un Ministre du pays, nommé Du Fossé.

Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique, Paris, Éditions Fischbacher, 1883, tome 1, p. 179 et ss

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