Charles Terrell (1864-1949)

    Le ministère de Charles Terrell a pu apparaître en son temps assez atypique. Il l’est, en effet, par sa spiritualité, puisqu’il a été un des rares missionnaires quakers à œuvrer en France au XXe siècle. Il l’est encore par son parcours qui le porte d’abord vers l’Inde, puis s’inscrit dans le mouvement Béthel auprès des marins, avant de se fixer à Paimpol dans la dernière phase de sa carrière. Il y fonde une œuvre originale et dynamique qui a été un des fleurons du protestantisme bretonnant.

    Charles Dickinson Terrell est né en 1864 à Westbury-on-Trym, dans la banlieue de Bristol. Il grandit au sein d’une famille quaker et suit des études au Redland Hill House. Il ressent très tôt un appel missionnaire. A peine avait-il épousé en 1889 Alice Mabel Wallis, qu’ils partent tous les deux en Inde au service de la Friends Foreign Mission Association. Rappelons que la foi quaker, qui associe la recherche de la révélation intérieure à de nombreuses pratiques charitables, ignore baptême, Cène, ministère pastoral et même culte organisé, dans sa version britannique. Hommes et femmes y sont en complète égalité. Charles et Alice Terrell furent engagés par la mission quaker à Sehore, dans l’état de Bhopal, au centre de l’Inde. Ils ont œuvré auprès des lépreux et mis en place des écoles tout en organisant des meetings où ils parlaient de leur foi. Ce travail était difficile. Une des rares anecdotes que nous ayons sur Charles Terrell à Sehore nous le montre parcourant à pied de longues distances après que sa carriole eut été brisée par les cahots du chemin[1].

     Alice Terrell est rapatriée pour raisons médicales au bout de trois ans. Charles continue seul un peu plus de deux ans encore. En 1896, il est chargé d’un voyage exploratoire à Ceylan pour préparer ce qui deviendra la mission quaker en pays tamoul. Il rentre finalement en Angleterre cette année-là. Son expérience indienne le renforce dans une position évangélique qui n’est pas celle de tous les quakers. Lors d’un débat théologique, il s’oppose publiquement à Thomas Hodgkin en 1897 : « Celui qui a été confronté au monde païen et a vu ce qu’il représentait réellement peut vraiment réaliser l’effrayante profondeur de ses ténèbres », avant d’affirmer que seul le Christ pouvait y apporter la lumière[2].

La Rochelle Quai valin

Le quai Valin, à La Rochelle, où Charles Terrell ouvrit « L’espoir des marins ».

    Charles et Mabel Terrell sont détachés en France en 1899 par le comité quaker. Le missionnaire avait déjà servi comme équipier lors d’une campagne d’évangélisation par bateaux sur les côtes de France qui associait la Mission des marins de Gosport, créée par Henry Cook, et la Mission Mac-All. Cette dernière n’hésitait pas à faire appel à des volontaires de confession quaker. L’un d’entre eux, Joseph Pim, deviendra même plus tard le « capitaine » de la célèbre péniche d’évangélisation le Bon Messager. Charles et Mabel Terrell se fixent ensuite à La Rochelle où ils deviennent associés à l’œuvre d’évangélisation de la Mission populaire (Mac-All) fondée par Jean Dürrleman. La présence du quaker permet de réaliser de nouveaux objectifs : ouvrir un petit « sailor’s home » évangélique pour les marins sur les quais et fonder un nouveau lieu de culte protestant à La Pallice. On venait d’aménager cet avant-port de La Rochelle qui se peuplait rapidement. Fort de l’appui des armateurs protestants qui dominent le port, Charles Terrell peut commencer en 1900 des réunions dans un local dépendant de la gare maritime. Il est donc le fondateur de l’oeuvre protestante à La Pallice. Il ouvre également un nouvelle salle dans le faubourg Saint-Eloi à La Rochelle et peut inaugurer en 1902 un café de tempérance antialcoolique, L’Espoir du marin, quai Valin, à La Rochelle[3]. Mais, alors que le travail de Charles Terrell « donne entière satisfaction » selon les termes du rapport de 1903[4], tout se dérègle bientôt. Le quaker a beaucoup de mal à s’insérer dans le paysage protestant réformé local[5]. Sa tradition et son engagement évangélique militant l’amènent à rentrer en conflit avec les pasteurs et responsables locaux. Il écrit bientôt : « Quand on a conduit au Christ des hommes et des femmes hors des ténèbres du catholicisme, il est désolant de devoir les laisser devenir membres d’une Église morte comme l’Église réformée« [6].

Paimpol

Le port de Paimpol au temps des goëlettes.

Charles Terell quitte donc La Rochelle en 1905, un peu aigri mais fort de son expérience d’évangéliste auprès des marins. Où aller ? Tant qu’à faire, il vaut mieux, selon lui, œuvrer dans un port totalement dépourvu de tradition protestante. Le quaker entre en contact avec sa collègue Hélène Biolley, qui gère l’œuvre des Marins bretons du Havre et qui vient de fonder une annexe à Plougrescant, sur la côte trégorroise. Elle lui signale un important port de pêche où ses colporteurs ont trouvé un excellent accueil : Paimpol.

La longue décennie (1905-1919) que Charles Terrell passe à Paimpol est décisive. Il y fonde l’œuvre évangélique de cette ville. Ses premiers succès son étonnants. Les auditoires peuvent parfois se compter en centaines de personnes. Le pasteur s’appuie sur un petit noyau de protestants locaux disséminés et se fait aider par quelques colporteurs détachés par la Mission de Trémel ainsi que par des « lectrices de la Bible », très caractéristiques de l’œuvre de Paimpol. Il réussit à fonder une œuvre durable malgré une vive réaction du clergé local. Il construit une chapelle provisoire en bois, bientôt remplacée par une autre plus vaste. Il ouvre des annexes à Lézardrieux, à Pontrieux ou à Plourivo. En 1918, à la fin de la guerre, l’association cultuelle rassemble 28 adultes et 16 juniors.

Charles Terrell est conscient de la vulnérabilité de son œuvre. Il a perdu son épouse et sa santé chancelle. Il sait qu’il n’aura pas de successeur issu des communautés quakers britanniques qui se désintéressent, à vrai dire, de la Bretagne. Comme il a toujours eu de bonnes relations avec ses collègues baptistes, c’est à eux qu’il confie l’avenir de Paimpol. Charles Terrell peut rentrer en Angleterre en 1919. L’œuvre est entre de bonnes mains, celles du pasteur Caradoc Jones qui y restera jusqu’en 1963 !

Plusieurs années durant, tant que sa santé le permet, Charles Terrell revient périodiquement aider son successeur. Il décède à Reading le 15 juin 1949.

  Jean-Yves Carluer

[1] Frances A. Budge, Isaac Sharp, 1898, p. 193.

[2] Cité par Hope Hay Hewison, Hedge of Wild Almonds, p. 65.

[3] J. O. Greeenwood, Quaker Encounters, vol. 3,  p. 179.

[4] Mission Populaire Évangélique, Rapport de 1903, p. 118.

[5] Sur le ministère de Charles Terrell à La Rochelle, consulter la thèse de Nicolas Champ, Religion et territoire… Le cas de la Charente-Inférieure, Bordeaux, 2009, p. 312 à 317.

[6] Quaker Encounters, vol. 3, p. 179.

5 réponses à Charles Terrell (1864-1949)

  1. Bojour, j’écris un roman (c’est mon métier site jacquelinedana.com)où Lorient a une place essentielle, surtout la période de la seconde guerre mondiale. Je voudrais savoir si des protestants ont participé à la Résistance et comment, surtout lorsqu’ils ont encerclé la poche de Lorient de1944 à 1945. Merci d’avance. Je suis très ignorante, l’existence de protestants en Breton est pour moi une révélation.
    Jacqueline Dana

    • Jean-Yves Carluer dit :

      Merci beaucoup. Je ne connais pas, hélas, de protestants vaudois du Piémont qui aient rejoint des communautés protestantes bretonnes, mais je ne connais pas tout !
      A bientôt !

  2. David Boydell dit :

    N’ayant pas votre adresse courriel actuelle, je vous adresse une demande par votre excellent site internet. Je suis en train de reprendre mon petit dépliant historique sur Plougrescant, rédigé en 1992, donc il y a 24 ans !

    J’ai fait quelques recherches pour identifier la « Miss Bonnycastle », associée à Hélène Biollay au Havre, puis qui a soutenu l’oeuvre de Plougrescant et plus généralement le travail de la BMS (j’ai trouvé sa trace jusqu’en 1921, puis son décès en 1923).

    Je suppose qu’il s’agit de Mary Eleanor Bonnycastle, née dans le Kent en 1835 et qui était témoin au mariage de sa soeur Jane avec George Pearse en 1866. Dans ce cas, il semble qu’il y aurait eu deux « Miss Bonnycastle » en France, l’une à Paris (Mme Pearse – comme votre courriel du 12.12.2002 l’indique) et sa soeur, qui semble être restée célibataire, au Havre, puis en Angleterre. M et Mme Pearce, semble-t-il, ont été à l’origine de l’oeuvre parmi les Kabyles suite à un voyage en Algérie en 1876.

    Cela vous semble-t-il juste ?

    • Jean-Yves Carluer dit :

      Bonjour !
      Je suis tout-à-fait d’accord avec vous,et je confirme vos recherches. Je vous signale que Jane Pearse était devenue l’épouse en deuxièmes noces du trésorier de l’association qui soutenait Hudson Taylor. Elle l’avait suivi ou rencontré à Paris, je ne sais, où il était agent de la Religious Tracts Society, place de l’opéra. Jane fit parler d’elle lors de la guerre de 1870-1871 comme colporteur aux armées : elle distribuait des Évangiles jusque dans les tentes des Turcos de l’Armée de la Loire (avec sans doute l’accord de l’Amiral Jauréguiberry qui y commandait un corps d’armée). C’est là qu’elle noua les premiers contacts avec les Algériens. Le couple acheva ce ministère en créant plus tard la Mission kabyle qui est devenue aujourd’hui une oeuvre importante : World Arab Ministries. Comme sa soeur Jane, Mary Eleanor était une prédicatrice active.

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