Le synode de Ploermel (3)

Un pasteur usurpateur à Vieillevigne ?

(suite de la publication des actes du synode réformé de Ploermel)

      Nous continuons la transcription des actes du synode de Ploërmel (20 février 1565). Après le préambule et les articles généraux, nous en arrivons à ce qui concerne l’essentiel du compte rendu de cette assemblée. Les pasteurs et anciens réunis dans cette ville ont en effet pris des décisions portant sur des cas individuels.

La chapelle Notre-Dame-des-champs à Vieillevigne (cliché Wikicommons). La partie correspondant au choeur du bâtiment a été rebâtie en avril 1687 avec les pierres du temple de Vieillevigne qui venait d'être détruit lors de la Révocation de l'Édit de Nantes.

La chapelle Notre-Dame-des-champs à Vieillevigne (cliché Wikicommons). La partie correspondant au choeur du bâtiment a été rebâtie en avril 1687 avec les pierres du temple de Vieillevigne qui venait d’être détruit lors de la Révocation de l’Édit de Nantes.

     Le premier de ces cas a été présenté par les laïcs de l’Église de Vieillevigne qui ne savaient pas quelle attitude adopter vis-à-vis d’un pasteur inconnu qui arrivait du Berry et se proclamait titulaire d’une paroisse dans l’Armagnac . Il s’était présenté à eux et entendait devenir leur ministre du culte. Ce type de situation n’était pas rare. Les persécutions, les violences religieuses, la difficulté des communications se combinaient pour isoler les communautés protestantes. Quelques pasteurs autoproclamés ou destitués, que l’on appelait « coureurs », voulaient profiter des troubles pour se fixer dans des paroisses dépourvues de ministres officiels. Nous avons conservé, en la modifiant très légèrement, l’orthographe du texte original. Un lecteur pressé pourra directement passer à la suite de l’article imprimée en bleu.

Jean-Yves Carluer

« Faicts particultiers

     Le diacres de Vieillevigne et un ancien, fils du sieur dudit lieu, remontrant que comme un nommé René Chonbyry […] passoit par ledit lieu se disant ministre de l’Église de Condon en Gascogne[1], il fut admis par eux à faire là quelques exhortations, et depuis, par le consentements de quelques églises circonvoisines, reçeu à l’exercice du ministère en ladite Église, et apprès confirmé par un sinode de cette province, pour pasteur audit lieu sinon que son Église le eut réqété[2], à laquelle comne il disoit, il se sentoit toujours lié n’en ayant esté séparé que pour les troubles qui empeschoien encore l’exercice de la relligion en icelle.

     Depuis ils ont entendu qu’il a esté attaint et convaincu de crimes fort scandalleux et pour lesquels il a esté excommunié et déposé du ministère par l’advis et jugement & un sinode et jugement d’un sinode tenu en la province de Berry, ce qu’ils ont veriffié par lettre dabtée le troisième de septembre mil cinq cents soixante et quattre, signée Jacques Finus, ministre, à raison de quoy ont dit ne pouvoir [se] servir de luy pour ministre, demandant estre pourveus d’un autre bon pasteur.

     Ledit de Chamviry […] , appris avoir cognu lesdites lettres contenu vérité, a dict avoir esté vingt ans en son ministère et déclaré absous de ladicte excommunication, pour quoy vériffier, ont esté produictes deux lettres, l’une signée Laporte, ministre, datée le dix neujfième jour d’octobre mil cinq cents soixante et quattre, l’autre signée Le gay, ministre, dattée le dixième jour d’octobre mil cinq cents soixante et quattre, toutes deux contenantes ce que dessus, à condition de faire réparation du scandale et recognoissance publicque en l’église de [….] mesmes aux particuliers qu’il avoit offencé.

    Desdits de Vieillevigne a esté dict les lettres estre suspectes par ce qu’il les aporta luy mesme à son retour de la province de Berry ou par leur aller icelles. ***[3] ayant entendu l’assination d’un sinode qui se y debvoit tenir sans touttefoys qu’ils voullust admettre compagnie laquelle ils luy offrirent, joinct qu’il ne faict apparoir d’avoir acompli lesdites conditions. Sur quoy après beaucoup de advertissements faicts audict de Chanviry […] des fautes par luy commises, abusant le sinode de cette province et l’Église de Vieillevigne, néanmoins la protestation par luy faicte d’avoir faict la surdite recognoissance, a esté suspendu de l’exercice au ministère en cette province jusques à ce qu’il ut plainement acertioné audit restablissement et recognoissance audit lieu de […]ent […]

     Et pour se faire sera envoyé homme sûr, non de l’église de Vieillevigne, ny de sa part, touttefois aux commis [sic] despand [sic] d’elle et de luy pour apporter lettres certaines de ladite Église ….ent […] à l’exécution de quoy sont chargés les Églises de la Roche Bernard, Pihyriac, Croysic et Mesuillac ».

      Aucune autre trace de ce Chanviry ou Chambry n’est conservée dans les autres archives dont nous disposons. Il n’est mentionné nulle part comme pasteur de Vieillevigne. Les indices négatifs le concernant : fautes graves avérées, actes de réintégration douteux, refus de s’expliquer en personne devant le synode, ne plaidaient pas en sa faveur. Néanmoins le synode de Ploërmel décida de confier une enquête à des personnes neutres. Le résultat a probablement été définitivement défavorable au sieur Chambry.

     La Bretagne a donc été confrontée par deux fois en deux ans, depuis le synode de La Roche-Bernard, à ce type d’usurpation. Cela n’avait rien d’original. Les synodes calvinistes nationaux essayaient de fournir des listes de ces pasteurs illégitimes, mais elles étaient incomplètes et peu faciles à mettre à jour. Les vérifications d’identité étaient longues et complexes. Aucun des noms des ministres berrichons cités par notre texte ne figure dans la liste dressée par Yves Guéneau, le spécialiste des Huguenots du centre de la France[4]. On sait, par contre, que la province réformée du Berry fut durement secouée à cette époque par des troubles et des désordres internes. Le synode provincial de Gien, en 1563, prononça la destitution de plusieurs pasteurs présentés comme « coureurs » ou qui étaient en scandale à l’Église.

(A suivre)

[1] Très probablement la ville de Condom-en-Armagnac (Gers). La Réforme y avait été prêchée très tôt sous l’influence de Jeanne d’Albret.

[2] redemandé

[3] Note de la copie manuscrite conservée aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine : « les cinq noms qui précèdent sont bien lisibles, vraisemblablement ils en remplacent d’autres que le notaire n’avait pu déchiffrer ».

[4] Yves Guéneau, Protestants du centre, approche d’une minorité, 1598-1685, Thèse de Troisième cycle, Tours, 1982.

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