Bible en breton (1)

1819-1820 : les protestants gallois, une forte identité celtique.

 Brève histoire de la Bible en breton (1)

    En ce début du XIXe siècle, une véritable « celtomanie » s’est emparée depuis une génération déjà des milieux littéraires européens. Les Poèmes d’Ossian du britannique James Macpherson (1763), sensés exprimer la supériorité culturelle des peuples celtes, ont eut un énorme retentissement dans tout le continent. L’ossianisme a diffusé partout la sensibilité pré-romantique. Il a contribué à « l’éveil des nations » européennes, de Herder à Wagner en passant par Musset et Goethe, sans oublier l’exaltation française de « nos ancêtres les Gaulois », qui ne pouvaient être que celtes.

    Il apparut très vite que l’héritage des Celtes s’était surtout manifesté sur le plan linguistique dans quelques régions. La parenté de langage a permis de définir six « nations » celtes : Bretagne, Cornouailles (britanniques), Écosse, Île de Man, Irlande et Pays-de-Galles. Leur implantation sur des pointes ou des îles face à l’Atlantique est la conséquence de deux ou trois millénaires d’une lutte désespérée pour échapper à des envahisseurs ultérieurs.

    La recherche d’une expression commune à ces « nations » ne pouvait visiblement pas se réaliser sous forme d’une unification politique. Restait donc la voie culturelle d’un mouvement celtique ou panceltique, nourri de nombreux mythes comme le néo-druidisme qui pouvait attirer les plus radicaux.

    Les écueils étaient multiples sur la voie de l’unité culturelle. L’un des principaux était religieux. Des six « nations » celtes, deux étaient catholiques (ô combien !), l’Irlande et la Bretagne. Les quatre autres étaient passées à la Réforme protestante, deux surtout constituant des bastions de la foi calviniste, l’Écosse et le Pays-de-Galles. Ces deux pays, aux extrémités de l’île de Grande-Bretagne, avaient de plus une supériorité manifeste sur les autres en ce début du XIXe siècle. Ils étaient plus riches, portés par la Révolution industrielle. Ils étaient plus instruits, leur population bénéficiant de systèmes avancés de scolarisation, associés d’ailleurs à la lecture de la Bible, popularisée dans le monde entier par le récit de la jeune Galloise Mary Jones. Le Pays-de-Galles, justement, faute sans doute d’autonomie politique suffisante, était à la pointe des manifestations identitaires. Toute la communication, orale ou écrite, se faisait dans la langue du pays. On y trouvait depuis peu des journaux en langue galloise, dont les plus notables étaient le Goleuad Cymru (La lumière du Pays des Cimmériens), organe des Églises méthodistes, ou le Seren Gomer (L’étoile de Gomer), son équivalent chez les Baptistes. On remarquera dans ces titres que les évangéliques gallois se nourrissaient, comme leurs compatriotes, du mythe popularisé par Théophilus Evans qui faisait du peuple gallois les descendants du Gomer de la Bible, fils de Japhet, père des Cimmériens (Genèse 10).

    La culture galloise faisait abondamment appel à la littérature, en particulier à la poésie, et à la musique. Les festivals culturels qui avait été abandonnés à la fin du Moyen Âge ont repris une nouvelle vigueur à la fin du XVIIIe siècle sous forme d’Eisteddfodau annuels. Ces assemblées régulières ont retrouvé une grande importance pour les Gallois. Un Eisteddfod national (cercle ou assemblée organisant des concours littéraires ou musicaux) avait lieu chaque année dans une ville différente. C’était l’occasion de prendre des décisions communes intéressant la culture du pays, et bientôt de nouer des contacts avec des représentants d’autres pays celtiques.

La terre des Réveils

La pratique religieuse en Angleterre et Pays-de-Galles d'après le recensement de 1851.

La pratique religieuse en Angleterre et Pays-de-Galles d’après le recensement de 1851.

   Ce renouveau culturel n’était pas du tout contradictoire avec l’engagement protestant très fort des Gallois. On pourrait plutôt avancer le contraire. Le Pays-de-Galles est en 1820 la région à la fois la plus évangélique et la plus pratiquante du royaume d’Angleterre. Elle est restée pendant longtemps une terre de « Réveils religieux » successifs, dont le plus connu en France reste celui de 1905. Mais ce dernier n’est qu’un maillon dans une chaîne chronologique qui prend sa source en 1735-1737. Des prédicateurs comme Howell Harris (1714-1773, Griffith Jones (1684-1761) ou William Williams (1717-1791) relayent alors sur place le Réveil méthodiste du pasteur John Wesley. Le mouvement touche l’ensemble du pays. Il débute à l’intérieur de l’Église officielle anglicane, mais ne tarde pas à essaimer en diverses chapelles indépendantes où chacun s’estimait mieux à même de vivre sa foi. L’essentiel du protestantisme gallois devint évangélique. La foi y est d’abord vécue au travers d’une expérience personnelle intérieure de conversion, manifestée ensuite par un engagement chrétien exigeant, et renouvelée périodiquement lors des Réveils à l’occasion de grands rassemblements, souvent en plein air. Le protestantisme gallois est, dès cette époque, sensiblement différent des autres régions anglaises. Il est marqué par l’émotion et des phénomènes de l’on qualifierait aujourd’hui de charismatiques.

   La forte identité linguistique et culturelle galloise se traduit également sur le plan ecclésial. A la suite du premier Réveil, l’Église anglicane est devenue minoritaire dans le pays, marginalisée par les nouveaux mouvements religieux désignés comme nonconformists : la Welsh Calvinistic methodist Church, les Églises de la Countess of Huntingdon’s Connexion, les diverses congrégations baptistes. Mais, dernière originalité des Gallois, ces mouvements se distinguent également des autres méthodistes britanniques par l’accent mis sur la prédestination calvinienne, à la manière du revivaliste George Whitefield. En 1820, ces Églises se préparent à prendre contact avec la Bretagne dont ils découvrent la parenté celtique.

(A suivre)

 Jean-Yves Carluer

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