Saint-Servan, une évangélisation difficile

Saint-Servan et Saint-Malo : un terrain difficile pour les protestants francophones il y a un siècle…

      Les résidents britanniques anglophones avaient été accueillis sans trop de problèmes sur l’actuelle Côte d’émeraude, participant à l’essor touristique de la région et édifiant de jolies chapelles anglicanes. Mais il n’en a pas été de même pour les protestants méthodistes francophones venus de Jersey ou de Guernesey, pourtant toutes proches… Ce qui fâchait, justement, c’était leur maîtrise de la langue française qui menaçait l’unanimité religieuse sur notre littoral ! A peine connus, les premiers succès obtenus par la mission du pasteur écossais Somerville en 1879, la réaction du clergé local fut immédiate. La petite communauté méthodiste, constituée autour d’un noyau de marins et de négociants venus des Îles de la Manche, fut désormais mise en quarantaine, et les mesures d’isolement se montrèrent d’autant plus efficaces que le nord de l’Ille-et-Vilaine était une terre de forte pratique religieuse catholique. L’Église méthodiste (ou wesleyenne) put certes ouvrir rapidement un temple, place du Naye à Saint-Servan, et se développer quelque peu, mais ses succès étaient lents à côté de ce qui se passait ailleurs en Bretagne, du côté de Lesconil ou de Perros-Guirrec.
    Nous présentons ailleurs sur ce site l’historique de l’Église wesleyenne de Saint-Servan, rédigé par le pasteur Raspail. Nous livrons ici au lecteur un document un peu antérieur, publié en 1921 dans le journal L’Action Missionnaire. Le pasteur Faure, alors en charge de cette communauté, y analyse les multiples adversités auxquelles elle dut faire face. Le début du XXe siècle était encore un temps d’affrontement religieux direct, même si l’épreuve commune vécue au cours de la première guerre mondiale avait un peu atténué l’hostilité !

Jean-Yves Carluer

     « Depuis une quarantaine d’années l’Église Méthodiste s’occupe de l’évangélisation de la Bretagne. Elle a débuté à Saint-Malo-Saint-Servan, et dans la région avoisinante, à proximité des îles de la Manche, d’où lui sont venus des ouvriers méthodistes de vieille souche française. Ils ont travaillé, il est juste de le reconnaître, avec beaucoup de dévouement, à l’évangélisation des catholiques et des protestants disséminés.

Lors des inventaires à Saint-Servan en mars 1906

Manifestation lors des inventaires à Saint-Servan en mars 1906

    Les premiers travailleurs rencontrèrent une opposition d’autant plus vive de la part des catholiques, qu’ils étaient des sujets britanniques ; l’Angleterre n’étant pas alors très prisée dans le pays. En certains endroits, comme à Cancale, nos amis durent céder devant une vraie persécution. A Saint-Servan, des pierres furent lancées sur le cercueil d’un protestant, et l’évangéliste, M. Belloncle, bien français pourtant, puisque d’origine havraise, fut insulté; une des notabilités du monde catholique alla même jusqu’à lui cracher au visage. – Sans remonter si haut, il suffit d’évoquer l’époque pas très éloignée des inventaires (1), pour constater que la demeure d’une de nos familles protestantes, d’origine suisse, dut être gardée par la troupe . Les esprits étaient si surexcités qu’on criait dans la rue : « Il faut du sang ! Il faut du sang ! »
Mais cette opposition a peu à peu cédé devant la conduite exemplaire de nos familles protestantes, de nos évangélistes et des pasteurs, qui, on peut le dire, ont imposé le respect de leurs convictions religieuses même dans ce milieu si intolérant.
Aussi à notre arrivée en 1919, profitant de l’Union Sacrée, et désirant donner à notre protestantisme français la place qui lui revenait, nous avons pu célébrer un service en mémoire des morts de la Grande guerre ou assistaient non seulement les notabilités civiles et militaires de l’arrondissement, mais des délégués de sociétés classées parmi les plus fidèles soutiens de l’Église romaine. Et l’an dernier, c’est l’Union Nationale des Anciens combattants qui a pris elle-même l’initiative de me demander de célébrer un service religieux comme elle l’avait demandé à l’Église catholique.
Tout en appréciant comme il convient ces progrès vers plus de tolérance, il serait puéril de s’imaginer que l’esprit du catholicisme romain, compliqué (ou aggravé) de l’esprit breton, soit transformé. Notre chapelle reste frappée de péché mortel pour tous les catholiques qui désirent y entrer, et nos conférences du dimanche après-midi, d’abord bien suivies par le public catholique, ont vu disparaître cet élément intéressant parce que quelques auditeurs venus pour espionner ont dénoncé les fidèles de la paroisse. Un de nos frères, M. Combes, colporteur pour la Société évangélique de Genève, a pu visiter une à une toutes les maisons de Saint-Malo et Saint-Servan, et n’y a vendu qu’un nombre insignifiant de Nouveaux Testaments ou de Bibles, pourtant de la version Le Maistre de Sacy(2). M. Combes essaie maintenant des foires et des marchés, comme d’autres de ses prédécesseurs. Ses débuts dans cette voie paraissent un peu plus encourageants. Comme essai d’évangélisation, notons aussi que nous avons ouvert notre chapelle tous les après-midi, l’an dernier, de juillet à septembre. Une de nos sœurs recevait les visiteurs à côté d’une table chargée de brochures, traités, journaux religieux, portions ou autres exemplaires de la Bible ou du Nouveau Testament. Un très grand nombre de passants étrangers et français, ceux-ci en majorité catholiques, ont pu se recueillir, et prier. Beaucoup entraient pour la première fois dans un édifice religieux protestant.
Notre coin de Bretagne, malgré ses larges avenues ouvertes sur la mer, vers les pays où souffle un esprit d’indépendance religieuse, et bien qu’en rapport constant avec des «hérétiques », n’en conserve pas moins une soumission extraordinaire à ses prêtres.
Il y a peu de temps que se mourait à Saint-Servan un marin qui, marié civilement avec une Corse, s’était passé de la bénédiction de l’Église. Le mariage était donc sans valeur pour le prêtre, qui refusait d’administrer le mourant si la femme ne quittait pas le domicile conjugal. Comme depuis 80 ans elle s’était conduite en épouse digne et fidèle, le mari ne voulait pas céder, et la famille avait même envisagé le recours au ministère du pasteur protestant. Mais, après des pourparlers, la pauvre femme fut arrachée au chevet de son mari et dut se réfugier dans une maison amie. Après la mort de son mari on lui refusa la suprême consolation de voir une dernière fois le visage de celui qu’elle avait tant aimé et qui le lui avait si bien rendu, car elle aurait profané la chambre mortuaire. Qu’importait la cruauté du procédé ? La famille et le prêtre n’avaient-ils pas la conscience en repos, puisque le mourant était parti « muni des sacrements de l’Église » ?
Comment s’étonner si au milieu d’une telle mentalité l’évangélisation progresse si lentement en Bretagne ? »
H. Faure, Saint-Servan (3).

1) Les inventaires des biens des paroisses, décidés en 1905 par le gouvernement (alors anticlérical) lors de la Séparation des Églises et de l’État, a suscité de nombreux troubles, notamment en Bretagne, et particulièrement dans la région de Saint-Malo. Trois officiers du 47e régiment d’infanterie ont été sanctionnés pour avoir refusé d’obéir à l’ordre qui leur était donné en mars 1906 de faire enfoncer les portes de l’église Sainte-Croix de Saint-Servan protégées par la foule.

2) La version Lemaistre de Sacy, traduction de la Bible réalisée autour de l’Abbaye de Port-Royal-des-champs par une équipe qui comprenait Blaise Pascal, avait été réalisée à la fin du XVIIe siècle d’après la Vulgate latine. Elle avait finalement reçu l’approbation de l’épiscopat et pouvait théoriquement être acceptée en milieu catholique, ce qui n’était pas toujours le cas au XIXe .

3) L’Action Missionnaire, 1921, pp. 185-187.

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