Guillaume Le Coat (1845-1914)

    L’histoire du plus célèbre des pasteurs bretons se déroule comme un récit d’aventures, fertile en rebondissements et en coups d’éclat. Sur le plan spirituel, c’est l’itinéraire d’un passionné de l’Évangile, auteur et polémiste prolifique, traducteur de la Bible bretonne la plus distribuée. Sur le plan social, c’est l’histoire d’un jeune homme parmi les plus pauvres de sa commune, devenu notable et bienfaiteur local. Sur le plan intellectuel, le fils d’un sabotier analphabète, accusé parfois d’être un pasteur autoproclamé, devint l’ami et le collaborateur d’un des grands penseurs du protestantisme évangélique de l’époque victorienne, Ethelbert William Bullinger[1]

    Guillaume Le Coat est né le 27 août 1845 à Trémel (Finistère), petite commune de l’arrondissement de Lannion, qui venait de se séparer de Plestin depuis quelques années seulement.

Guillaume Le Coat

La conversion au protestantisme de Guillaume Le Coat n’est pas tout à fait due au hasard. Son grand-père, Guillaume Ricou, lettré bretonnant, avait été le collaborateur de John Jenkins dans sa révision de la Bible de Le Gonidec. Même si le fabuliste Ricou ne semble pas avoir fait acte de protestantisme, il avait la réputation d’être un esprit fort, opposé au clergé. Sa fille, par contre, s’était convertie sur le tard. Mariée à un sabotier anticlérical, désargenté et de petite réputation, elle essayait de survivre comme institutrice itinérante.

    Leur fils Guillaume fut très tôt remarqué par le curé (ou recteur, en Bretagne) de la commune, qui voulut en faire un prêtre. Mais Guillaume Le Coat s’enthousiasma pour la foi protestante. Les réunions de maison tenues à Trémel par le colporteur Guillou déclenchaient alors sur une sorte de « Réveil » local. John Jenkins fit construire un temple dont l’ouverture fut refusée par le préfet (nous étions sous le Second Empire) et une école. Le pasteur aida le jeune Le Coat à préparer le concours de l’École normale protestante de Courbevoie. Il y fut remarqué pour sa brillante intelligence et aidé, en particulier par le pasteur Guillaume Monod.

    Guillaume Le Coat revint à Trémel en 1866 avec un diplôme du brevet élémentaire qui lui permettait d’enseigner partout, un réseau de relations dans la capitale, et une vision du monde qui portait plus loin que sa terre natale, à laquelle, pourtant, il était farouchement attaché.

    Les années 1867 et 1868 sont décisives : il épouse le 1er octobre 1868 Gertrude Shaw, une jeune anglo-irlandaise dont le père s’était installé dans la région, après l’avoir quasiment enlevée d’un couvent de Guingamp où elle était éduquée de force. Il est consacré ce même mois comme instituteur-évangéliste à Trémel par les pasteurs de la région.

   Très tôt, Guillaume Le Coat prend son envol et bientôt son indépendance. Fervent républicain, la 3ème République lui est favorable. Il fait ouvrir le temple et y rassemble un auditoire inédit dans les campagnes bretonnes. Les liens se distendent avec la mission baptiste de Morlaix, d’autant que John Jenkins meurt en 1872. Les relations ne seront jamais bonnes avec son fils Alfred-Llewelyn. Mais, par son mariage avec Gertrude Shaw, Guillaume Le Coat était devenu anglophone et discutait directement avec la Baptist Missionary Society, qui le nomme responsable de l’oeuvre. Les époux Le Coat firent tous les ans le voyage dans les îles. Quant à Guillaume, son statut passa progressivement de native evangelist à Dear reverend. Lorsque la Baptist Missionary Society ne put continuer à  soutenir l’oeuvre, il fit constituer un comité anglais de soutien de ce qui était devenu la Mission Évangélique Bretonne. Maîtrisant parfaitement l’art de plaider sa cause et ses projets religieux, Guillaume Le Coat pouvait même disposer d’un financement relativement important.

    C’est ainsi qu’autour de la chapelle initiale du hameau d’Uzel, en Trémel, Guillaume Le Coat construisit une véritable station missionnaire, avec orphelinat, écoles, hospice, tandis que ses colporteurs et évangélistes parcouraient les campagnes, établissant un réseau d’annexes, y compris en ville, à Brest ou au Havre, ainsi qu’à Jersey !

    Quand à la littérature élaborée à Trémel, elle a représenté à l’époque près de 10% de toute la production en langue bretonne. L’Almanach mad ar Vretouned tirait autant que son homologue de l’évêché du Léon ! 20.000 bibles et 200.000 nouveaux testaments sortent des presses de la Trinitarian Bible Society.

    Le modèle de communication religieuse de Le Coat est basé sur une acculturation la plus étroite possible avec les traditions locales, comme les chansons en breton sur feuilles volantes, déclamées sur les marchés. Mais, les années passant, ce qui faisait la force du « modèle Le Coat » se retourne progressivement,  au fur et à mesure que la République, pourtant la grande alliée, exerce son influence centralisatrice : les jeunes se désintéressent peu à peu du breton, beaucoup préfèrent parler le français appris à l’école obligatoire, les campagnes sont frappées par l’exode rural…

    Lorsque Guillaume Le Coat meurt le premier mars 1914, la première guerre mondiale est toute proche. Sans doute n’est-il pas conscient du bouleversement qui se prépare, de l’urbanisation, des mutations de la société, des nouveaux axes de l’évangélisation. Il aura pourtant été, avec ses élans visionnaires, un homme-clé de sa génération. Son dernier éditorial, dans son journal Le Trémelois qui ne lui survivra pas, est « Dieu sera toujours mon Eben Ezer [2]».

     Jean-Yves Carluer


[1] Juanita S. Carey, E.W. Bullinger : A Biography, Grand Rapids, Kregel Publications, 2000, ISBN-10:  0825423724

[2] « Eben Ezer « , la pierre de secours » (1 samuel 7)

Guillaume et Gertrude Le Coat, vers 1910
Cette image est extraite d’une photographie de groupe prise lors de la visite annuelle des donateurs anglais. On y voit, en bas du cliché, un couple pastoral vieillissant. Guillaume et Gertrude Le Coat, n’ayant pas d’enfants, ce sont leurs neveux et nièces qui les aident et se préparent à prendre en charge la mission. On reconnait, sur la gauche, Le pasteur Georges Somerville, ainsi qu’ Anna Le Quéré, qui travaille à l’orphelinat.

2 réponses à Guillaume Le Coat (1845-1914)

  1. Yann dit :

    Bonjour,

    Excellent article sur le traducteur de la bible en breton la plus diffusée à ce jour je pense. J’aime le fait que le traducteur s’est évertué à traduire dans la langue du peuple (en l’occurrence en trégorois). La société biblique d’Anjoù travaille sur une révision de son travail (la koat 21). J’aimerai savoir s’il l’on sait comment Le Coat a traduit la version de sa Bible: à partir de quels textes (originaux grecs? araméen? hébreux? ou d’autres sources). Merci de vos réponses.

    • Jean-Yves Carluer dit :

      La traduction de Le Coat a été réalisée essentiellement à partir de versions françaises, avec cependant l’aide d’amis qui pratiquaient les langues anciennes. Il n’avait étudié ni le grec ni l’hébreu. Cela lui a été reproché. Mais, vous avez raison. Sa traduction, plus que toute autre, avait été faite pour être lue par le peuple et elle en était comprise. Elle rentrerait aujourd’hui dans la catégorie des versions de la Bible en langue courante. C’était aussi un choix pastoral.
      Salutations

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