Rennes huguenote : les origines (8)

La liste de Bonabes Biet

     Le document que nous publions intégralement à la fin de cet article a toute l’apparence d’une source exceptionnelle pour l’historien. C’est un dénombrement officiel des protestants rennais au début de l’année 1589. Peut-on espérer mieux pour connaître les calvinistes présents à Rennes au début d’une guerre civile qui déchirera pendant plus de 10 ans la province ? La réalité semble pourtant assez complexe, au point que ce document pose beaucoup de problèmes d’interprétation.

    Rappelons les faits : le gouverneur, de Bretagne, nommé par le roi Henri III, est alors le duc de Mercoeur. Ce dernier, quoique beau-frère du souverain, a des ambitions personnelles et préfère plutôt soutenir le camp des ultra-catholiques, les « ligueurs ». Cette fin du siècle est la période la plus noire pour les protestants bretons, trop isolés et contraints à l’exil, sauf en quelques places comme Vitré. Ils deviennent logiquement après le 2 août 1589 les plus fidèles appuis du nouveau roi, Henri IV. Mais la guerre sera longue.

    Nous aborderons dans un prochain article le devenir des protestants rennais. Commençons ici par analyser la liste de Bonabes Biet, que nous appelons ainsi du nom du procureur-syndic[1] à qui elle est adressée par le parti des bourgeois « ligueurs » de Rennes qui s’est emparé provisoirement du pouvoir dans la ville. C’est un dénombrement de tous les huguenots dont ils demandent l’expulsion.

    Dans sa thèse sur La Bretagne aux 16e et 17e siècles, l’historien Alain Croix a brièvement analysé ce document conservé aux Archives de la ville de Rennes. Il note que la liste comporte « 43 noms, dont ceux de quatre étrangers venus de Châteaubriant, Rougé et Nantes ; 12 autres ne comportent aucune précision. Des 27 restants, 12 sont « sieurs », 4 robins, 3 médecins ou chirurgiens, 3 libraires, un hôtelier, 3 gens de métiers, un joueur de harpe…« [2] Alain Croix en déduit assez logiquement que la communauté locale est significativement réduite.

    Une analyse plus poussée ne peut que confirmer cette impression. Le nombre des étrangers à la ville est en fait plus grand que ne le pensait Alain Croix. Sans doute faut-il ajouter aux huguenots dénommés Lisle et Le Tertre, venus de la cité voisine de Châteaubriant, ainsi qu’au nantais Alain Fournier, la famille des Boutonnière, des « angloys » originaires d’outre Manche. Surtout, les notables calvinistes cités en début de liste sont bien plus que de simples sieurs, terme dont Alain Croix souligne à juste titre l’ambiguïté. Il s’agit en fait des principaux seigneurs huguenots des environs. Ces derniers disposent de multiples résidences, dont probablement quelque logement à usage d’hôtel particulier dans la ville close. Le baron de La Moussaye et le seigneur du Bordage, tout comme les frères du Boays sont des protestants connus. Les frères Montbourcher de La Magnanne, dont le château est situé en Andouillé-Neuville, sont les cousins de Samuel Montbourcher du Bordage, qui protège l’Église protestante d’Ercé-près-Liffré. Peut-être ne sont-ils plus protestants en 1589. Mais ils sont très suspects comme appuis et sympathisants de la Réforme. Il font peut-être partie des « adhérés et supports » mentionnés dans l’intitulé de la liste. Retenons justement qu’en 1589 la force des calvinistes de la région de Rennes est représentée par ces réseaux familiaux de nobles qui se sont constitués par les alliances croisées des familles de Boays et Montbourcher.

Collège Montbarrot

La façade d’un des bâtiments du collège Montbarrot (quartier de Villejean) à Rennes. L’établissement a été construit sur les ruines d’un manoir ayant appartenu à la famille de Montbarot. Le nom de Montbarrot a évolué en ajoutant un r. Le collège Montbarrot est aujourd’hui un des deux sites du collège Rosa Parks. Le rapprochement des deux noms illustre la permanence du combat contre l’exclusion, qu’elle soit raciale ou religieuse.

   Cela permet peut-être de mieux comprendre le but de la mesure d’expulsion prise à l’encontre des protestants rennais. Les quelques médecins, robins et commerçants réformés qui étaient restés en ville n’étaient pas les premiers visés. Il s’agissait surtout pour le parti « ligueur » du duc de Mercoeur d’interdire définitivement l’accès de Rennes à des seigneurs protestants connus comme soutiens militaires du parti d’Henri IV. La mesure se comprenait sur le plan militaire, mais elle restait assez incohérente dans sa logique religieuse. Car la principale huguenote de Rennes était tout simplement l’épouse du gouverneur de la ville, René Marec’h de Monbarot. Cette dernière était Esther du Boays, dame de Beaulac et de Careil (1562-1629). Mais la liste ne pouvait la citer, pas plus que son mari, soupçonné d’être un protestant caché. Tout au plus le parti « ligueur » s’est-il attaqué au secrétaire de Monbarot, le sieur Du Breil[3]. Mais c’est déjà l’indice d’un conflit qui va éclater.

    Reste que cette liste transmise au procureur Bonabes Biet garde pour l’histoire les noms d’autres protestants restés à Rennes en des temps extrêmement difficiles pour eux. Nous ne pouvons que constater la quasi-disparition dans cette liste des conseillers au Parlement connus comme huguenots les années précédentes. Sans doute plusieurs s’étaient-ils convertis de façade. Peut-être aussi les partisans de Mercoeur s’étaient-ils gardés de mentionner des personnalités trop puissantes dans la cité.

    Nous ne savons si la demande d’expulsion a été mise en application par le baron de la Hunaudaye, alors lieutenant général et considéré comme assez proche des protestants. De toute façon, la ville de Rennes passa quelques mois plus tard dans le camp de Henri IV. Les proscrits d’hier devinrent alors le groupe dominant de la ville.

 Jean-Yves Carluer

 Liste dressée en l’Assemblée de la Communauté de ville des soupçonnés de la R.P.R. et de leurs adhérés et supports que les bourgeois demandent être mis hors la ville[4].

1er mars 1589.

Le Sieur du Bordage[5].

De la Moussaye[6].

du Boys de Pacé[7].

de Meneuf son frère[8].

du Breil, curateur du sieur de Montbarot[9].

de la Meignanne et ses frères.

de la Roche Fortière.

de la Roche Giffart[10].

de Peronnay.

Lafontaine, médecin.

Toulleu (?) aussi médecin.

Merio, chirurgien.

Lisle ( ?) de Chateaubriand.

Le Tertre de Chateaubriand.

Le Sieur de la Hallousaye.

Me François le Roy, hoste de la Harpe.

Martin Fournier, de Nantes.

Grisselaine Huchet dit ( ?) Roger.

Avenel, libraire.

L’huissier Girard et son frère.

Guillaume Juhault le Cocque.

André des Hayers Tavernoays ( ?)

Filbert de Carion Guibourdière.

Les Angloys Bouttonniere.

Marin Merully (?) chapelier.

Longrays Maltière.

Anagot.

Guilleu Chapellais.

Gougne Paignart.

La demoiselle de Saint-Quentin, veuve au Sieur du Boys de Pacé.

Bellard, libraire.

De la Fouays Fricozière.

La Chappronière de chez M. du Pin.

Guillaume Troissemaille le Tertre.

Grandays Graindorge.

La Rose, joueur de harpe.

Guillaume Viel, dit Pilly, clerc du Sieur du Clos Quelain, avocat.

Dupré, autrefois serviteur ( ?) du seigneur de Rohan.

Deroyer avocat.

le Sieur de la Garollays[11], avocat.

Son frère.

Saint-Ainan, libraire.

Les de Bouexes ( ?)

Le mary de la mère Jean.

Guillac Chapelier.

Délivré aultant à Me Bonabes Biet, procureur, pour faire tenir au Sr baron de la Hunauday.

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[1] Bonabes Biet, d’une famille originaire de Gévezé, procureur-syndic de Rennes depuis 1587, futur procureur-général des États de Bretagne.

[2] Alain Croix, La Bretagne aux 16e et 17e siècles, la vie- la mort- la foi, 1980, Maloine éditeur, t.1, p. 95-96.

[3] L’inventaire sommaire des Archives départementales de Loire-Inférieure (vol 5) signale un certain Yves Leloup, écuyer, sieur du Breil, conseiller-maître à la Chambre des Comptes de Bretagne vers 1600.

[4] Le document est conservé aux Archives municipales de Rennes, manuscrit 343. Il a été transcrit en 1938 par Émile Clouard comme document annexe de l’étude qu’il a consacrée au protestantisme en Bretagne dans les Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, tome XIX, p. 63. Nous avons légèrement rectifié sa lecture.

[5] René de Montbourcher (1545-1593), seigneur du Bordage, était un des principaux capitaines protestants de Bretagne. Défenseur de la place de Vitré, il reçut les félicitations du roi Henri IV pour la défense de la ville contre Mercoeur à l’automne de cette même année 1589.

[6] Charles Gouyon, baron de La Moussaye et autres lieux, époux de Claude du Chastel.

[7] C’est un des fils de Julien du Boays, seigneur de Saint-Gilles, peut-être Pierre ou Gabriel (voir Jean-Luc Tulot, « Les Du Boays : une famille protestante de Bretagne », Cahiers du Centre de généalogie protestante, N° 23, p. 1238-1251). La famille du Boays possédait des manoirs et le château de la Mandardière, entre Saint-Grégoire et Pacé, aux portes de Rennes.

[8] Sans doute René du Boays, seigneur de Mesneuf en Bourgbarré, époux de Catherine de la Roussardière, dame de Poligné, protectrice des Réformés de Laval.

[9] René Marec’h de Montbarot était capitaine et gouverneur de Rennes depuis 1583. Henri IV le nommera lieutenant général pour l’évéché de Rennes, et il le restera jusqu’en 1605.

[10] Probablement René de La Chapelle, seigneur de La Roche-Giffart.

[11] S’agit-il d’un représentant de la famille du conseiller au Parlement De la Garelaye ?

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