Rennes huguenote : les origines (4)

Été 1560 : les otages huguenots, les chanoines et le juriste…

      Nous arrivons au coeur de l’orage qui s’abat en ce mois de juillet 1560 sur la petite communauté calviniste de Rennes.

    Quels en sont les acteurs ? Nous avons présenté plus haut les premiers huguenots de la ville : il ne sont que quelques dizaines et comprennent quelques notables bien connus, comme le médecin Melot, l’apothicaire Alain Lévesque, le tailleur Michel Cérisier ou Ecouflard, sieur de Mesmenier, qui accueille à l’occasion les prêches dans son logis du faubourg de Bouzillé.

     Autres acteurs, les prêtres de la ville. En l’absence de l’évêque, qui ne réside pas, c’est le chapitre des chanoines de la cathédrale Saint-Pierre qui administre le diocèse. Ce chapitre, composé de 16 chanoines, a acquis une telle autonomie qu’il revendique l’essentiel des pouvoirs épiscopaux. A Rennes, celui qui préside leur assemblée en 1560 est le trésorier de la cathédrale, Sébastien Thomé, qui cumule cette charge avec celles de prieur de Saint-Sauveur-des-Landes et de Noyal-sur-Vilaine ainsi que celle d’abbé de Saint-Pierre de Rillé, à Fougères. Il est déjà âgé et aveugle.

Bertrand d'Argentré. Gravure du début du XVIIe siècle

Bertrand d’Argentré. Gravure du début du XVIIe siècle

     Dernier acteur, et d’importance, le sénéchal de Rennes, premier magistrat de la ville en l’absence du Parlement de Bretagne qui siège alors à Nantes. Ce sénéchal dispose de pouvoirs de police et de justice étendus, car le roi Henri II a établi à Rennes en 1552 un présidial, sorte de super tribunal dont les prérogatives ne sont pas clairement établies, ce qui nourrit de multiples chicanes. En cette année 1560, le sénéchal est également président de ce présidial. Ce magistrat porte un nom que connaissent tous les historiens de la Bretagne. C’est le célèbre Bertrand d’Argentré (1519-1590), un des plus grands juristes de son temps, auteur d’ouvrages essentiels sur l’histoire de la province et ses particularismes : les Coustumes générales des pays et duché de Bretagne. On a parfois avancé que Bertrand d’Argentré avait été tenté par le calvinisme. Mais rien ne le prouve. Ce qui est sûr, c’est que le sénéchal de Rennes est un esprit indépendant, n’hésitant pas à s’opposer, le cas échéant, au clergé catholique. Lors de cet été 1560, il peut s’appuyer sur la nouvelle législation que vient d’édicter la Cour de France. Nous sommes, au plan national, dans une période, hélas trop brève, de tolérance relative initiée par le chancelier Michel de l’Hôpital. L’Édit d’Amboise, en mars 1560, a fait cesser les procès en cours. Celui de Romorantin, en mai, décriminalise l’hérésie et réserve sa répression aux tribunaux ecclésiastiques ordinaires qui ne peuvent condamner à mort. C’est une décision fondamentale : il n’y aura pas en France, même au sein des guerres de religion, de mise en place d’un tribunal de l’inquisition. La liberté de conscience est théoriquement accordée aux protestants, mais ils ne doivent pas troubler l’ordre public.

     Ce nouveau contexte juridique explique la stratégie développée à Rennes par les adversaires des protestants. Faute de pouvoir les dénoncer pour hérésie, il suffira de fomenter des émeutes dont on accusera les huguenots, qui seront alors condamnés pour sédition, crime capital.

     En ce début juillet 1560 les conditions sont très favorables à un tel scénario. Le pays de Rennes est touché par une succession de très fortes pluies qui entravent la moisson. C’est la pire catastrophe alimentaire qui puisse arriver en Bretagne, où les plus grandes famines sont dues à des « bleds pourris ». Les céréales versent et germent dans les champs, la récolte est détruite, les prix s’envolent, la crise frumentaire éclate et les émeutes suivent. Les populations, légitimement inquiètes, sont la proie de toutes sortes de discours désignant des boucs émissaires.

     Qui a commencé à accuser les huguenots rennais des caprices de la météo ? Crevain, qui disposait de documents de première main, en rend responsables les prédicateurs cordeliers. C’est possible, mais il est difficile d’être aussi affirmatif. Dans les sociétés traditionnelles, on a accusé les populations minoritaires qui rompaient l’unanimité générale, de toutes les catastrophes sanitaires ou économiques qui tranchaient avec la marche espérée des choses.

 Pogroms rennais

      A la suite des fortes pluies, la Vilaine déborda et les flots commencèrent à excaver la rive, tout particulièrement au pied des remparts près de la porte blanche, dans le faubourg de Bouzillé, précisément au pied du logis d’Écouflart, le huguenot rennais qui avait accueilli des prêches dans sa maison. La rumeur publique y vit un jugement de Dieu qui annonçait la ruine future de l’hérésie.

     La dessus, le clergé rennais décida d’organiser des processions générales destinées à ramener le soleil nécessaire aux récoltes. Lors de celle du 12 juillet, le cortège s’en prit à Michel Cérisier en passant devant sa demeure. Les 16 et 17, la foule, à commencer par les religieux, conspua également Alain Lévesque et Écouflart. Les huguenots rennais demandèrent la protection des autorités. L’affaire remonta jusqu’au gouverneur, le duc d’Étampes, qui demanda à Sébastien Thomé et au chapitre de Rennes de calmer l’effervescence. Mais le clergé organisa une nouvelle procession, le 25.

     Ce jour-là, les protestants rennais vécurent un véritable pogrom. La maison du médecin Melot fut assaillie et pillée, sa femme enceinte traînée dans la rue, et lui-même conduit en prison par la foule. Les mêmes scènes se renouvelèrent dans le faubourg de Bouzillé, et le pauvre Écouflard rejoignit son coreligionnaire derrière les barreaux, en attendant une probable potence.

     Le pasteur Du Gravier avait pu s’échapper et brava tous les risques pour plaider la cause des protestants devant le gouverneur qui était alors à Lamballe. Mais déjà, le sénéchal Bertrand d’Argentré avait pris les choses en main. Convaincu que la sédition était clairement une initiative organisée par le chapitre cathédral, il se rendit à Saint-Pierre de Rennes et arrêta un des chanoines, Tanguy Audren, alors même qu’il disait la messe !

    Le gouverneur de Bretagne rentra à Rennes sur ces entrefaites. Le duc d’Étampes organisa une confrontation qui se révéla houleuse entre le trésorier du chapitre et Bertrand d’Argentré, à qui il donna raison. Mais, pour ne pas envenimer les choses, il décida de faire comparaître les deux huguenots Melot et Écouflard à Nantes devant le Parlement, qui les libéra semble-t-il.

     Les protestants rennais, s’ils évitèrent la mort de peu, en furent quitte pour la perte de leurs biens. Cela ne calma pas les ardeurs des émeutiers. Quelques semaines plus tard, ils outragèrent le cadavre d’un notable réformé, le sieur de Claray, qui venait de décéder, en le traînant par les rues de la ville.

    Mais l’épreuve vécue par les Rennais se traduisit néanmoins par quelques aspects positifs pour les huguenots de la province. Faute d’échapper à la persécution, ils avaient réussi à convaincre les magistrats de leur sincérité. Surtout, dans la mesure ou le pasteur Du Gravier, à ce moment-là, le seul ministre du culte protestant en Bretagne, décida de se rendre à Nantes pour soutenir les deux malheureux rennais, son voyage fut l’occasion d’organiser les huguenots du sud de la province. C’est à ce moment que les communautés huguenotes naissantes de Nantes et Châteaubriant s’ajoutèrent au nombre des Églises « dressées ».

   Jean-Yves Carluer

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