Renée de Plouer

Une héroïne du quotidien au XVIe siècle

     « Ménagère », c’est ainsi que l’érudit Henri de Berranger caractérisait cette protestante, en prêtant au mot une signification ambiguë, car le terme utilisé pour la désigner au XVIe siècle veut dire en fait bien plus : une gestionnaire et intendante avisée d’une puissante seigneurie, ayant pleine délégation de son mari pour conduire sa maison, exploiter ses terres et élever ses enfants.
L’historienne Nicole Dufournaud en a fait une des grandes figures de sa thèse sur les rôles et les pouvoirs des femmes au XVIe siècle dans la France de l’Ouest. Elle voit dans Renée de Plouër « une de ces puissantes femmes dont les traces conservées pourraient être étudiées pour une meilleure connaissance des rapports de pouvoir entre les sexes à la Renaissance « (1).
Paradoxalement, nous ne disposons ni de la date de sa naissance, ni de celle de son décès, ni même du nombre de ses enfants. Par contre, les généalogistes mentionnent l’année 1553 comme celle de son mariage avec René d’Avaugour, sieur de Saffré. Si nous connaissons si bien le reste de sa vie, c’est que les Archives départementales de Loire-Atlantique conservent un document exceptionnel, le dial, c’est-à-dire le livre de gestion journalière de Saffré à partir de 1570 (2) .
Renée de Plouër, dame de Kergrois, de Saffré, de Vay, du Bouays, de Mauves, de Frossay et autres, ressemble fort à la « femme vertueuse » du livre biblique des Proverbes, qui a pleine autonomie pour diriger son domaine. Après le passage de la famille à la Réforme, la chapelle du vieux château était devenu un lieu de prêche huguenot. René d’Avaugour, le mari, était très occupé entre ses rôles politiques et diplomatiques aux États de Bretagne ou à la Cour et ses responsabilités dans les armées protestantes. Il avait donc jugé opportun de déléguer à son épouse, Renée de Plouër, la gestion complète du domaine, des vassaux et de la famille.
Notre Bretonne s’acquitte remarquablement de la tâche, aidée d’un certain nombre de sergents, d’officiers et de régisseurs. Le dial nous la montre comme une agronome qui conseille les métayers, vérifie les mesures, entreprend les travaux d’entretien et fixe le prix des blés. Elle fait bien sûr les comptes des seigneuries. Elle rend la justice dans l’auditoire seigneurial. Elle surveille l’éducation de ses filles et de ses fils les plus jeunes. Tout cela suppose une vive intelligence, et comme le démontre Nicole Dufournaud, un statut de la femme particulièrement élevé en Bretagne à cette époque.

Saffré : le château du XIXe siècle et les jardins

Saffré : le château du XIXe siècle et les jardins (crédit photo : saffrejolitoutfleuri.pagesperso-orange.fr).

     L’antique château de Saffré (Loire-Atlantique), avec tours et douves, n’était pas une demeure de prestige comme il en existait ailleurs. Il sera remplacé au XIXe siècle par l’édifice actuel qui est plutôt connu pour ses jardins, aménagés aujourd’hui par la municipalité et des bénévoles, et ouverts au public. La châtellenie de Saffré s’étendait sur les paroisses d’alentours, dont Vay et Nort-sur-Erdre, et avait droit de haute justice, ce qui donnait un droit éventuel à abriter le culte protestant quand les Édits toléraient l’exercice réformé.

Un siècle et demi de présence protestante !

     Le domaine appartenait en 1560 aux Avaugour, de belle noblesse provinciale, sans pourtant faire partie des plus grands seigneurs, reçus habituellement à la Cour. C’est vers cette date que la famille passa à la Réforme. Les Avaugour ont été parmi les premiers protecteurs de l’éphémère Église réformée de Nort-sur-Erdre, et nous savons par le dial que le pasteur Guénet, en charge de cette communauté, fréquentait le château de Saffré. Lorsque cette Église devint trop faible, au bout d’une dizaine d’années de tribulations, les Avaugour se rattachèrent à celle de Blain, également toute proche. Tout indique de Renée de Plouër ait été huguenote tout comme son mari. Son domaine personnel de Frossay en Retz abrita une Église à l’apogée du protestantisme breton, en 1565. Ses enfants furent élevés dans la foi calviniste et beaucoup d’entre eux, tout comme leurs enfants, persévérèrent dans la Réforme en des temps difficiles.
Chose assez exceptionnelle, le culte de famille protestant était encore célébré à Saffré en 1710, un quart de siècle après la Révocation de l’Édit de Nantes. Un des lointains descendants de Renée de Plouër, M. de Touvois, réfugié en Angleterre mais revenu un temps en France, fut dénoncé aux autorités, parce qu’il réunissait sa maisonnée et ses serviteurs après le repas pour leur « faire prêche ».
1660-1710, cela fait un siècle et demi. C’est dire si le château de Saffré est marqué d’une des plus durables empreintes huguenotes de Bretagne.
Tout comme René d’Avaugour et Renée de Plouër, nombre des enfants du couple surent faire valoir des qualités qui allaient bien au-delà de l’importance de leurs terres.
Louis entama une carrière militaire sous les ordres de Guy de Laval et combattit dans les rangs protestants hors de la province. Henri de Navarre le nomma en 1588 gouverneur de Beauvoir-sur-Mer, puis de Saint-Jean d’Angely, une des grandes places protestantes du Sud-Ouest. Il fut député des Églises de Bretagne au synode de Sainte-Foy, puis à ceux de La Rochelle en 1607, de Saint-Maixent en 1609. Réné, son frère, fit carrière dans l’armée suédoise comme colonel, au service d’un pays protestant qui était l’allié de la France. Charles, sans doute l’aîné, présida à l’occasion les États de Bretagne comme son père et fut désigné en 1598 comme commissaire du roi pour mettre en place l’Édit de Nantes dans la Province.

     Jean-Yves Carluer


1) Renée de Plouër, notice de Nicole Dufournaud sur le site de la SIEFAR (http://www.siefar.org/dictionnaire/fr/Renée_de_Plouer).
2) Archives départementales de Loire-Atlantique, 1 E 667-670.

Une réponse à Renée de Plouer

  1. JC RAUX dit :

    Le château de Saffré est désormais rénové et ouvert au public, depuis mars 2016. Son RDC accueille la médiathèque intercommunale, et l’étage un pôle culturel.
    Durant le chantier, des écritures murales ont été découvertes, puis restaurées, dans ce qui était sans doute la cuisine au XVIè siècle. Commandées par les Avaugour (et réglées en 1570, trace retrouvée dans le Dial), il s’agit d’extraits des livres des Proverbes et de l’Ecclésiaste.
    Le 8 octobre 2016, Nicole Dufournaud sera présente (11h) pour une conférence dans les murs de Renée de Plouër où elle évoquera le rôle et le pouvoir des femmes en milieu rural à cette époque.

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