Yves Le Dréau, le meilleur colporteur ?

    De tous les colporteurs bibliques bretons, Yves-Marie Le Dréau est aujourd’hui un des plus oubliés. Il est vrai que plusieurs de ses collègues ont laissé un souvenir particulièrement émouvant. Nous en reparlerons.

« Excellent entre les excellents »

Mais Yves Marie Le Dréau, bigouden né à Pont-L’Abbé le 11 avril 1855, occupe une place à part. Sur un total de près de 200 colporteurs figurant sur le registre du personnel de l’agence française de la British and Foreign Bible Society (BFBS), la plus importante en France, il est le seul à mériter cette observation qui se passe de commentaire : « Excellent entre les excellents. A su faire un bien considérable à beaucoup d’âmes ». Si le souvenir d’Yves Le Dréau s’est, à vrai dire, perdu dans son département natal, c’est parce qu’il a exercé l’essentiel de son ministère en Loire-Atlantique. Les Bas-Bretons y étaient nombreux, attirés par les industries de Nantes et Saint-Nazaire, mais beaucoup avaient rompu avec leur clocher natal.

Le colporteur biblique Yves-Marie Le Dréau et sa famille vers 1890.

Yves-Marie Le Dréau semble s’être engagé un peu tard dans le colportage : il avait alors 32 ans. Peut-être venait-il de se convertir. Le nouveau missionnaire gallois, William Jenkyn Jones, était arrivé en Bretagne l’année précédente, et l’on sait que ses premiers efforts d’évangélisation portèrent justement sur Pont-L’Abbé, d’où était originaire notre Yves-Marie. Ce qui est à peu près certain, c’est que ses premiers pas de colporteur furent guidés par son vieux collègue Mathurin Le Groignec. D’ailleurs, c’est dans le Finistère qu’il passa ses sept premières années, la sacoche sur le côté. Il était marié avec une fille de son pays natal, comme le prouve sa belle robe brodée et sa petite coeff des années 1890. Le couple avait une fille, Marie-Louise. La photographie collée dans le registre de la BFBS fixe un temps de sérénité avant l’épreuve. Car Yves le Dréau est bientôt veuf. Quelque temps plus tard, le remariage de notre colporteur, le 16 septembre 1893, annonce une inflexion de son ministère. Car si l’officiant est le pasteur Jones, la cérémonie a lieu à Saint-Nazaire. Déjà la vie l’appelait en Loire-Atlantique. Pourtant, il passe une année à colporter en 1897 dans les Côtes-d’Armor, autour de Saint-Brieuc, probablement au service de la mission méthodiste naissante. Et puis, jusqu’à l’âge de 72 ans ( !) en 1927, il évangélise les villes et villages de ce que l’on appelait alors la Loire-Inférieure. Il dépend désormais du Consistoire réformé de Nantes.

40 années au service de la Bible…

    Si bien des points de la vie d’Yves Le Dréau restent encore à éclaircir, nous disposons sur lui d’un document exceptionnel : le récapitulatif chiffré de 40 ans de carrière d’un colporteur « excellent entre les excellents », sous forme d’un tableau de synthèse. Les chiffres sont froids, dit-on. Mais ici, ils parlent ! Je vous en livre quelques clés.

    Le docteur Gustave Monod, agent général de la BFBS, avait adapté un registre standard du personnel pour son usage particulier.

    Dans la marge, l’année de colportage, le département, et avec la lettre S, le nombre de Bibles de la version Lemaistre de Sacy, Bibles dites « catholiques » comptées à part. Puis le nombre de mois travaillés (pour Yves Le Dréau, seuls deux mois de pose ou de maladie en 1901 !). La colonne Expl totalise les Livres Saints vendus, que ce soient des Bibles, des Nouveaux Testaments, ou des Évangiles (« portions »). Les trois colonnes suivantes sont des indicateurs financiers en francs et centimes, avec en rouge le ratio par exemplaire. Les trois colonnes « Frais de voyage » sont ici détournées en B T P, c’est-à-dire Bibles, Testaments, Portions. Viennent ensuite les charges, frais, salaires, etc… Gustave Monod savait avec précision combien lui coûtait chaque livre vendu.  Il devait rendre compte aux donateurs. Car, hélas, la vente des Bibles coûtait dix fois plus qu’elle ne rapportait. Ce sont des centaines de milliers de dons, représentant parfois des privations, offerts par des chrétiens évangéliques français, suisses, et surtout britanniques, qui ont rendu possible l’évangélisation protestante de la France.

    Jean-Yves Carluer

Bilan chiffré de la carrière du colporteur Yves Le Dréau.

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