Jean Curie

Jean Curie, premier calviniste breton ?

     L’information est tombée il y a quelques jours sur mon ordinateur. Rainer Henrich, chercheur à l’Université de Bâle, spécialiste des réformateurs suisses de langue allemande du XVIe siècle, et tout spécialement de Heinrich Bullinger, me faisait part d’une information qui, à mon avis, est capitale pour éclairer l’émergence du protestantisme chez les élites bretonnes dès les années 1540. Nombre de grands seigneurs huguenots se sont déclarés calvinistes à partir de 1558-1559, mais on sait très peu de choses sur leur cheminement antérieur.

     Rainer Henrich a fait le lien entre les actes du synode de La Roche-Bernard, publiés sur ce site, et des extraits de journaux privés et de correspondances de Conrad Pellican ou de Rudolf Gwalther, dix ans plus tôt.

Conrad Pellican (image wikipedia)

Conrad Pellican (image wikipedia)

     Conrad Pellican (1478-1556), de son vrai nom Konrad Kürschner, né à Rouffach en Alsace, était un humaniste protestant de Zurich, hébraïsant renommé. Le Réformateur Rudolf Gwalther (1519-1586) était le gendre et le continuateur de Zwingli à Zurich.

     Comme il sied aux universitaires des pays rhénans, les correspondances sont en latin. Une occasion de réviser quelques souvenirs du lycée !

     Le fil d’Ariane qui permet de remonter à l’aube de la Réforme en Bretagne est la brève relation d’une visite que fit le futur comte Claude de Maure aux Réformateurs zurichois en… 1548, 15 ans avant le synode de La Roche-Bernard !

    Pour le plaisir, voici le texte fondamental :

     « Martii 23. Adfuit potens dominus comes Claudius De Maure, Dominus de Landal in Brittania, cuius secretarius Lodovicus Mercantius, qui me humanissime complexi sunt et promiserunt omnia bona, donaverunt uxorem duobus coronatis. Venerant ex Roma,
optime instituti in vera religione, opera Domini Johannis Gurie, officialis olim episcopi Rhedonensis, qui commensalis mihi fuit aliquot mensibus et meam charitatem et officia domino illi rediens commendaverat nimis, certe vir liberalis et optimus »[1].

     Ce 23 mars 1548 donc, deux riches voyageurs se sont présentés au domicile de l’humaniste Conrad Pellican, Claude de Maure, seigneur de Landal, et son secrétaire Louis Marchand. Ils se sont montrés d’autant plus chaleureux qu’ils partageaient la foi de l’érudit de Zurich et avaient un ami en commun. D’après le texte, s’ils étaient si « instruits dans la vraie religion », c’était l’oeuvre d’un certain « maître Jean Curie », un ancien clerc du diocèse de Rennes, sans doute membre du chapitre cathédral vers 1535, et qui avait été par la suite proche de l’humaniste suisse.

     Remontons encore la piste avec Rainer Henrich. Car notre Jean Curie est connu par la correspondance de plusieurs réformateurs. Nous sommes cette fois en 1543. Jean Ribit, un autre huguenot suisse, professeur de grec à Lausanne, écrit à son collègue Conrad Pellican le 23 avril : Expectamus enim quotidie joannem Curie Britonem revolaturum ad nos, si patietur valetudo[2]. Il apprend au Zurichois qu’il attend le retour de Paris de Jean Curie, le Breton, « Joannem Curie Britonem« .

     Nous connaissons maintenant le surnom de Jean Curie en Suisse protestante : « Brito : le Breton ». Rien d’étonnant à cela, mais l’indication est précieuse, car l’usage des sobriquets est fréquent dans les milieux érudits et ne facilite pas les identifications par les historiens ultérieurs.

     Nous retrouvons justement un Brito dans une lettre de Jean Calvin à son cousin Guillaume Farel le 27 octobre 1539 : Omnes te amicissime salutant, Capito, Bucerus, Sturmius, Pedrottus. Nostri etiam Claudius, Gaspar, Brito, Discipuli Claudii, jacobus cum sodali suo, Enardus, tota domus nostra ubi nunc est frater[3]. Parmi les compagnons de Jean Calvin, alors à Strasbourg, se trouvent de célèbres réformateurs, mais aussi notre Brito et un futur pasteur, Gaspar [Gaspard Carmel], neveu par alliance de Guillaume Farel, appelé à prêcher en public à La Brétesche et en Basse-Vilaine lors du célèbre voyage de François Dandelot en 1558.

     Jean Calvin cite encore Brito en 1540 : Has literas scribo per britonem, quem hic optassem anno uno diutius retinere, nisi cogerer rationes ejus comprobare.

     La mise en relation de ces textes, et d’autres encore que nous n’avons pas la place de citer ici, est déterminante : un clerc breton du nom de Jean Curie, venant du diocèse de Rennes, se convertit très tôt au protestantisme, avant même que Calvin ne s’installe définitivement à Genève. Il s’intègre au cercle des humanistes protestants rhénans, fréquente les Réformateurs et diffuse le calvinisme auprès de seigneurs lettrés bretons lors de ses voyages dans la province.

     Il faudra faire des recherches complémentaires pour en connaître plus, vérifier par exemple si notre Jean Curie est cité dans des archives bretonnes ou s’il était bien le responsable du tribunal d’officialité de Rennes, comme le laisse entendre le document. Cela pourrait être lié à l’impact important du protestantisme chez les magistrats bretons du temps. Mais déjà les documents trouvés par Rainer Henrich contribuent à mettre définitivement à mal une légende, celle d’une Bretagne isolée de toute modernité religieuse au début du XVIe siècle, une sorte de « Finistère de la Réforme ». Ils ouvrent peut-être aussi une piste, celle de la voie de pénétration rennaise du protestantisme en Bretagne, à côte de la route nantaise connue depuis longtemps.

 Jean-Yves Carluer

[1] Das Chronikon Des Konrad Pellikan, zur vierten Säkularfeier der Universität Tübingen herausgegeben durch Bernhard Riggenbach, Bahnmaier, 1877, p. 177.

[2] Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française, recueillie et publiée par A.L. Herminjard, tome VIII, 1866-1897, p. 333.

[3] Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française, recueillie et publiée. par A.L. Herminjard, tome VI, 1866-1897, p. 117.

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