Méthodistes, Calvinistes et parlant breton ! (2)

Un siècle de mission presbytérienne galloise sur le littoral de la Basse Bretagne.

Les temps héroïques (1842-1881)

Projets, réalisations et déceptions…

      C’est la volonté de transformer un semi-échec en conquête qui motiva la création de la mission méthodiste-calviniste en Sud-Bretagne. Un semi-échec, c’était le bilan que tiraient les pasteurs gallois de l’édition bretonne du Nouveau Testament réalisée par Le Gonidec. On sait aujourd’hui que cette traduction de la Bible a représenté un temps fort pour la culture celtique. Mais ce n’était pas le but premier des protestants qui avaient financé l’ouvrage. Ils espéraient que sa lecture bouleverserait les mentalités et chamboulerait en quelque sorte le catholicisme bas-breton. Elle y introduirait une piété personnelle et une foi nourries de la lecture directe des Évangiles. En un mot, les révérends gallois espéraient Vatican II. C’était un pari envisageable au début du XIXe siècle. On ne savait pas quelle allait être l’évolution de Rome. On sait que ce qui s’est produit alors a été le raidissement identitaire ultramontain, mouvement de fond qui a progressé tout au long du XIXe siècle. Les Gallois avaient espéré Vatican II en Bretagne, ils ont eu Vatican I.

    Le clergé local interdit presque immédiatement la vente et la lecture des exemplaires du Nouveau Testament Le Gonidec.

    Que faire ? La question est posée en septembre 1837 au synode méthodiste de Pwllheli, alors que le pasteur David Jones venait de mourir. Les méthodistes décident de susciter une œuvre missionnaire en Bretagne : « il n’est pas juste… de laisser nos proches, notre chair et notre sang, s’anéantir par manque de connaissances…« .

     Quelques années passèrent avant que les méthodistes gallois ne disposent d’un candidat missionnaire suffisamment motivé et formé. C’est donc au début de l’été 1842 que le jeune pasteur James Williams (1812-1893), consacré à cette tâche, s’embarqua pour la Bretagne[1].

 1842-1847 : un temps de préparation.

      Il lui fallait d’abord se familiariser avec le français et apprendre le breton. James Williams et son épouse se rattachèrent quelques mois à la communauté anglicane de Saint-Servan. Il découvrait en même temps le catholicisme en fréquentant un maximum de services religieux locaux. Le missionnaire se fixa provisoirement en décembre 1842 à Pontivy, ville bretonnante où résidaient quelques amis britanniques. Puis il passa au printemps 1843 au Faouët. Il s’immergeait dans la Bretagne rurale, mais en une région dont la population locale ne comprenait ni le breton de la version Le Gonidec, ni même celui des tracts et de l’abécédaire de son collègue baptiste Jenkins, déjà à l’œuvre à Morlaix. Il fallait donc aller encore plus loin.

     Le pasteur réformé de Brest, Achille Le Fourdrey, lui fournit la feuille de route : comme l’évangélisation des paysans était très difficile et qu’il avait déjà perdu du temps, mieux valait s’enraciner d’abord dans les deux villes francophones du sud-ouest de la province : Quimper et Lorient. Quelques protestants y attendaient un pasteur. Le plus simple aurait été de favoriser Lorient, où la municipalité et la population étaient plus favorables, mais c’était renoncer à l’évangélisation des campagnes, car James Williams ne maîtrisait pas le dialecte vannetais. Le missionnaire opta donc pour Quimper en mars 1844. Mais s’établir au pied des tours de Saint-Corentin, c’était s’exposer à une guerre acharnée de l’évêché.

temple Quimper

Le temple réformé (EPUDF) de Quimper.

     Personne ne voulut louer un local au pasteur, même pour rassembler les quelques dizaines de commerçants suisses des Grisons qui constituaient le noyau d’une communauté en devenir. Il fallut donc que les Églises méthodistes galloises financent la construction d’un temple, que le pasteur Le Fourdrey bataille sur le plan juridique et que le préfet fasse pression sur la municipalité, pour que le temple actuel de la rue Kergariou soit inauguré le 9 mai 1847.

     La mission méthodiste engrangea alors quelques succès. Un jeune suisse de son auditoire, James Planta, décida de devenir pasteur, tout comme un séminariste qui venait de se convertir, Charles Le Bescont.

1848-1865 : le temps des désillusions.

     La nouvelle conjoncture politique, celle de la IIe république et du Second Empire, se révéla très défavorable à l’œuvre. Au cours des premiers mois de 1848, alors que soufflait encore un vent de liberté, le pasteur et ses collaborateurs eurent pourtant l’impression que tout devenait possible. Ils vendirent 400 Nouveaux Testaments et purent souvent prêcher dans les villages.

     Mais un coup d’arrêt brutal tomba le 27 janvier 1850, quand le maire de Loctudy porta plainte contre Williams et Le Bescont pour distributions d’écrits antialcooliques, « socialistes et anti-catholiques » ! Acquittés une première fois par le tribunal de Quimper, les deux hommes furent condamnés en appel le 29 mars par celui de Vannes. En sus d’une lourde amende, il leur était désormais interdit de distribuer tout imprimé protestant. « Je me sens maintenant comme si je n’avais plus rien à faire dans ce pays », soupirait James Williams[2]. Charles le Bescont émigra en Amérique.

     Le missionnaire réussit progressivement à s’adapter au nouveau contexte. Il fit en particulier une analyse lucide de la situation. Il y avait visiblement un accord politique entre le clergé catholique et le régime de Napoléon III : l’empereur avait besoin d’être plébiscité par les électeurs bas-bretons encadrés par leurs prêtres, et ces derniers exigeaient en retour un monopole sur la langue et la religion. Tant que l’empereur conserverait le trône, il ne resterait qu’un vecteur d’action, la langue française, et deux types de population : les habitants des villes et le public cultivé.

     Dès 1852, Jacques Planta était revenu à Lorient comme évangéliste financé par la mission méthodiste. Il avait interrompu ses études à Genève de façon quelque peu expéditive pour rentrer en Bretagne, mais cela n’empêcha pas les pasteurs bretons de le consacrer officiellement comme pasteur le 7 août 1853. Ils n’eurent pas à regretter leur choix, car Jacques Planta s’attacha à développer l’oeuvre naissante. Mais, comme à Quimper, seule l’édification d’un temple pouvait accélérer l’impact local. Après des années de luttes, d’attentes et de collectes diverses, l’édifice était finalement inauguré en 1864.

James Williams, pasteur à Quimper

Le pasteur James Williams (1812-1893)

     Sur le plan littéraire, James Williams pensa se servir d’un nouveau moyen : l’écrit polémique. Rebondissant sur une expression malheureuse du plus connu des intellectuels du mouvement breton, le vicomte de La Villemarqué, il publia un ouvrage qui fit largement connaître l’œuvre de Quimper[3]. L’inconvénient de cette démarche était qu’elle associait étroitement l’annonce de la foi protestante à la culture galloise, ce qui pouvait gêner à terme l’évangélisation des campagnes.

     Enfin James Williams décida de mettre en œuvre un projet d’envergure, l’ouverture d’une école dans la commune de Gouesnach, au sud de Quimper. Le colonel Hawker, un notable franco-britannique riche et zélé, avait acquis le manoir de Lanhuron, sur les bords de l’Odet. La commune n’avait pas d’école. C’était l’occasion idéale d’y établir un futur pôle évangélique. Mais la tentative du pasteur, pourtant bien avancée, tourna court à la suite d’une vigoureuse offensive administrative de l’évêché. La famille Hawker, qui s’était beaucoup engagée dans ce projet, découragée, partit vers la Nouvelle-Zélande où elle associa désormais son nom à l’évangélisation et l’éducation des Maoris.

     En cette année 1865, le pasteur Williams connut également l’amertume, d’autant que le pasteur Jacques Planta quitta la mission pour se rendre en Suisse où il devint ministre de l’Église nationale. Il fut remplacé à Lorient par le pasteur André Braud.

 1865-1881 : le temps des transitions

     La Société méthodiste, consciente de l’épuisement de son missionnaire James Williams, entreprit à cette époque de lui chercher un successeur. Mais la configuration de l’œuvre bretonne, orientée faute de mieux vers l’encadrement spirituel de Français et de Suisses, ne pouvait motiver de candidats gallois. Voilà pourquoi le comité mit ses espoirs dans les personnes de deux convertis à la personnalité brillante :

– Pierre-Joseph Rouffet, jeune professeur d’histoire au collège de Quimper, se convertit, épousa la petite-fille d’Achille Le Fourdrey et entreprit des études pastorales. Après un bref séjour au Pays de Galles, le Français fut agréé comme successeur de Williams et finalement consacré en 1871 en remplacement de James Williams qui était rentré au pays en 1869.

– Pierre-Mathurin Le Groignec était pour sa part un ancien religieux carme, revenu dans sa région natale de Ploemeur et converti par Jacques Planta. Sa connaissance du breton et sa fougue le désignaient comme futur évangéliste.

      Malgré les qualités de ces deux collaborateurs, la mission méthodiste entrait en fait dans une phase de léthargie. Pierre Rouffet ne connaissait ni le breton ni le gallois et ne pouvait plaider devant le comité méthodiste les transferts financiers massifs dont l’œuvre bretonne avait toujours grand besoin. C’était d’autant plus dommage que le paysage politique français changeait progressivement et qu’une totale liberté d’évangéliser se profilait à l’horizon.

     La crise éclata en octobre 1877 au sein de la mission méthodiste. Pierre Rouffet, comme avant lui Jacques Planta, démissionna pour se mettre au service des Églises réformées. Il devint plus tard directeur de la Société Centrale Évangélique. Restait Pierre-Mathurin Le Groignec que l’on adjoignit à un nouveau missionnaire venu occuper provisoirement la chaire de Quimper, le rev. Roberts.

     Le comité britannique, découragé, se trouvait dans une impasse. L’œuvre méthodiste-calviniste aurait dû être populaire et bretonnante. L’opposition du clergé local l’avait transformée en un bipôle urbain francophone. Cela valait-il la peine de continuer ? Ne fallait-il pas plutôt confier ces paroisses aux Églises réformées ? C’est la solution qui fut retenue et finalisée entre 1879 et 1881.

    Le pasteur réformé de Brest, Élie Berthe, réussit à faire créer un poste pastoral concordataire officiel à Lorient. La mission méthodiste-calviniste abandonnait définitivement cette paroisse. Concernant Quimper, l’accord prévoyait que les Gallois pourraient reprendre l’œuvre finistérienne s’ils réussissaient à trouver un candidat britannique.

     Or, à la fin de l’année 1881, le vieux James Williams, revenant une dernière fois en Bretagne, était accompagné d’un jeune pasteur gallois, sûr de son appel et convaincu que le temps du Réveil était venu pour le sud de la Bretagne. Il s’appelait William Jenkyn Jones.

 Jean-Yves Carluer

[1] La synthèse la plus complète sur la mission méthodiste dans le sud-Finistère est celle de J.H. Morris dans son ouvrage, « The history of the Welsh Calvinistic Methodist’s Foreign Mission, to the end of the year 1904« , Carnavon, 1904, et son résumé dans « The Story of our Foreign Mission« , 1930. Voir également l’ouvrage de S. Bourguet, William-Jenkyn Jones, un pionnier de l’évangélisation en Bretagne, thèse présentée en vue de la consécration au saint ministère devant le synode méthodiste de Paris, Clamart, 1927, 220 pages. L’historien gallois D. M. Jones a repris le sujet au cours des années 1970 dans la cadre d’une thèse qui n’a, hélas, pas été soutenue alors que le travail était pratiquement achevé. Il en a tiré un article de synthèse : Dewi. M. Jones, « Cent ans d’évangélisation : les missionnaires gallois en Basse-Bretagne », Études sur la Bretagne et les pays celtiques : mélanges offerts à Yves Le Gallo, Cahiers de Bretagne Occidentale 6, CRBC, 1987, p. 167-186.

[2] Welsh Calvinistic Methodist’s Foreign Mission, rapport de 1851, p. 17.

[3] James Williams, La Basse-Bretagne et le pays de Galles: quelques paroles simples et véridiques adressées à M. le comte Hersart de La Villemarqué, Meyrueis, 1860.

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