A propos du livre : Les Huguenots français en Amérique (t.1)

     Olivier Le Dour a publié en 2012 et 2013 aux Éditions des Portes du large deux ouvrages de taille imposante (près de 700 pages chacun) et d’intérêt considérable sur le devenir des huguenots bretons établis en Amérique aux XVIIe et XVIIIe siècles. Je voudrais faire partager ici mes impressions sur ce travail. J’aborde ici le tome premier.

     L’objectif d’Olivier Le Dour est de retracer cette véritable épopée qui projette une poignée de protestants de Bretagne jusqu’au coeur du nouveau continent. L’historien s’appuie sur les travaux du généalogiste Grégoire Le Clech, décédé en 1990, qu’il associe comme co-auteur de son ouvrage. C’est une belle indication d’honnêteté intellectuelle, pas toujours évidente de nos jours…

    Remarquons d’emblée le sérieux et la rigueur dans le travail : la bibliographie (abondante) est exhaustive. Le résumé de la situation des huguenots bretons au XVIIe siècle dans les chapitres 2 et 3 est bien maîtrisé. Tout au long de l’ouvrage, les faits avancés sont appuyés par de nombreuses notes documentaires destinées à faire preuve. L’ouvrage se situe donc dans la catégorie des ouvrages à caractère scientifique, tout en étant agréable à lire et abondamment illustré.

le dour huguenots bretons en Amérique 1    Sur le fond, un tel opus interpelle : il souligne l’impact historique de quelques familles et quelques individus issus des communautés huguenotes. Parmi les quelques milliers de calvinistes bretons, seule une minorité a choisi le chemin de l’émigration lors des persécutions. Et parmi eux, un très faible pourcentage a tenté l’aventure américaine, où tout alors était à créer, dans des conditions dangereuses et difficiles. Le départ vers le Nouveau Monde a été généralement le fait de deuxièmes ou troisièmes générations de fugitifs, après un séjour intermédiaire en Hollande et surtout dans les Îles britanniques, ce qui explique d’ailleurs la surreprésentation des réfugiés de la partie nord de la Bretagne. C’est l’écume de la vague de la grande migration vers le Refuge qui a atteint l’Amérique. Et, pourtant, cette mince frange y a laissé une trace notable, tout particulièrement en Caroline du sud, qui représente à elle seule la moitié du volume de ce tome.

     Les travaux d’Olivier Le Dour et de Grégoire le Clech ouvrent de nouvelles pistes. Les historiens connaissaient bien l’émigration huguenote bretonne des années 1680 et suivantes, autour de la Révocation de l’Édit de Nantes, assez bien documentées, ne serait-ce que par les contemporains des événements. On pense à la liste établie par le pasteur Du Soul, de Rennes. Mais on ne sait pas grand chose, sinon pour quelques lignages nobles, des protestants déracinés dès le dernier tiers du XVIe siècle. Comme dans d’autres provinces du Royaume l’éradication du protestantisme a été réalisée en deux étapes : lors des Guerres de Religion qui culminent ici sous Mercoeur, puis sous le coup fatal de Louis XIV en 1685. Olivier Le Dour nous montre en sus une émigration plus faible, mais sensible, au temps de l’Édit de Tolérance.

     Les sources utilisées par l’auteur proviennent essentiellement de la mémoire des familles établies outre-Atlantique. Ce sont à la fois les plus précises et les plus convaincantes, en particulier celles transmises par les émigrés originaires de Vitré, issus pour la plupart de milieux sociaux ouverts depuis des générations aux échanges internationaux : les Ravenel, Du Bourdieu, Hardy, liés aux Saint-Julien. Reconstituant leur fortune à partir de rien au milieu des forêts et marécages de Caroline, ils ne tardent pas à y fonder des dynasties patriciennes. Mais ils ne sont pas les seuls. Les Marboeuf, venus de Vieillevigne, et plusieurs autres font souche en Amérique.  Olivier Le Dour n’élude pas le grave problème moral posé par le recours à l’esclavage chez ces grands propriétaires du sud.

     Concernant d’autres familles, les sources utilisables sont ténues. Les auteurs de l’ouvrage recourent volontiers aux ressemblances patronymiques pour repérer dans le Nouveau Monde des Le Breton, Péron, Le Roy, Des Landes, et bien d’autres. Reconnaissons qu Olivier Le Dour prend les précautions d’usage et recourt volontiers au conditionnel. Peut-être aurait-il fallu ne pas développer ces cas, sinon pour une information de nature quantitative. On peut imaginer qu’il s’agit effectivement des descendants de quelques-uns des milliers de huguenots bretons qui ont disparu sans laisser de traces au XVIe siècle, la plupart retournant au catholicisme, mais d’autres partant vers des cieux plus cléments. Le problème, c’est qu’en l’absence de registres de cette époque – sauf à Vitré – il est difficile d’y voir plus clair.

    Cela donne, par contraste, une valeur exceptionnelle aux récits collectés par Olivier Le Dour et Grégoire Le Clech. Ces huguenots venus de Bretagne ont écrit une page d’histoire étonnante sur les autres rives de l’Atlantique.

Suite de l’article :

Le deuxième tome du travail d’Olivier Le Dour, paru aux Éditions des portes du large en 2013, reste toujours aussi intéressant et sa qualité scientifique est incontestable. L’érudition de l’auteur est impressionnante, elle se confirme dans la précision des annexes, en particulier dans un index de 14.000 noms clôturant un ouvrage copieux de plus de 700 pages ! Le très intéressant chapitre de conclusion évalue sans fard les enjeux et les risques d’un travail essentiellement nourri de recherche généalogique et de mémoires familiales : manipulations diverses, usages de stéréotypes et constructions de mythes. Olivier Le Dour évoque à juste titre les classiques prétentions nobiliaires comme « protestants bretons, donc gentilshommes », mais soulève également les approximations  les plus récurrentes : « tous nantais » ou « émigrations de fratries »…

     Le lecteur sera sensible à la qualité du récit, vivant et imagé, qui nous fait suivre des « coureurs des bois » canadiens, des soldats du régiment de Carignan, des pionniers yankees ou des combattants de la guerre de Sécession. Le lecteur découvrira un village de colons hollandais qui deviendra New-York, avec un sentier indien plus tard connu sous le nom de Broadway.

Couv-Hug-22-205x300     Si le premier tome avait un certain parfum d’Autant en emporte le vent, celui-ci évoque à l’occasion Maria Chapdelaine. En, fait, et c’est la difficulté du travail historique engagé par Olivier Le Dour, l’espace choisi pour ce deuxième tome, les colonies du nord de la façade américaine, est un monde complexe. Il est fait de marges politiques : Français, Hollandais et Britanniques s’y côtoient et éventuellement s’y combattent. Et les trajectoires familiales sont à l’avenant. Quand un engagé breton du régiment de Carignan, parti défendre le Québec, se réfugie pour des raisons plus ou moins avouables en Nouvelle Angleterre et y fait souche en épousant une Batave devenue anglaise contre son gré, cela donne des histoires familiales assez tourmentées, mais, heureusement passionnantes.

     D’ou vient alors le malaise ressenti à cette lecture par un historien du protestantisme – et probablement uniquement par lui ? C’est que justement les huguenots annoncés dans le titre sont singulièrement absents ou à peine identifiables comme tels dans ce tome. L’auteur le reconnaît volontiers lui-même. Il prend les précautions d’usage : « nous avons donc des motifs raisonnables de présumer » (p. 49),  » le fil qui relie cette famille à la Bretagne est bien ténu » (p. 100). Quant aux Bruzai qui sont les héros du chapitre 4, l’auteur reconnaît que « la présence de cette famille sur les registres catholiques sous le régime de l’Édit de Nantes nous indique que nous avons, selon toute probabilité affaire à un catholique ». Ce n’est, en effet qu’aux générations suivantes, de l’autre côté de l’Atlantique, qu’ils deviendront protestants à la suite de mariages avec des Hollandais. Mais cela ne correspond pas à la définition d’un huguenot !

     Le cas de Pierre Garmeaux, héros du chapitre 2, me laisse également perplexe. Ce natif de Plougonven est aussi catholique que son père Marc qui figure déjà dans les registres de la paroisse. Le fait qu’il ait eu peut-être une grand-mère protestante dans le comté de Nantes ne fait pas de son manoir de Goasvalé une huguenotière !

     On pourrait multiplier les exemples. Heureusement, le lecteur croise, à l’occasion, d’authentiques huguenots bretons, comme René Poupart, issu de l’Église protestante de Blain, qui s’établit à New-York après avoir tenté sa chance au Québec. Mais, dans l’ensemble, le thème de recherche choisi illustre la difficulté à apporter des preuves généalogiques dès que l’on aborde des récits familiaux qui courent sur plusieurs siècles et concernent deux continents !

     Quoi qu’il en soit, ces deux tomes retracent des pages étonnantes, celles de relations oubliées entre la Bretagne et l’Amérique. Olivier Le Dour, en multipliant ces biographies imbriquées qui pourraient sembler anecdotiques, nous parle d’universel : les espoirs, les joies, mais aussi les larmes. La vie.

Jean-Yves Carluer

 

4 réponses à A propos du livre : Les Huguenots français en Amérique (t.1)

  1. michelle clemmer dit :

    J’ai aussi un ancêtre Charles Emile Mangel, aussi protestant né à Lunéville en Lorraine, dont les parents s’installèrent à Brest, né en 1828, parti au Mexique, et est devenu là bas Emile Mangel du Mesnil, grand photographe et dont les descendants, dont Monsieur Gil TOPETE qui m’a contacté, ont émigré ensuite en Amérique.

    • Jean-Yves Carluer dit :

      Voilà une information très intéressante. Je ne connaissais pas votre aïeul, mais son passage à Brest mérite d’être rapporté.

  2. Videlo dit :

    Bonjour,

    Ma famille vient de Pontivy, elle s’apelle Videlo et j’aimerai savoir si il y a eu des ancêtres qui ont embrassé la foi protestante.
    d’avance merci pour vos réponses.

    • Jean-Yves Carluer dit :

      Bonjour !
      je ne puis hélas répondre à votre requête, et cela pour deux raisons essentielles : la première est que nous n’avons plus les registres de l’Église de Pontivy aussi bien au XVIe qu’au XVIIe siècles; la deuxième parce que vous avez probablement un millier d’ancêtres qui ont vécu à cette époque, et qu’il faudrait toute une reconstitution généalogique pour savoir si l’un d’entre eux a pu être huguenot. Sauf tradition familiale précise, vous risquez d’être dans l’incertitude. Bien à vous. Jean-Yves Carluer

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