Rennes huguenote : les origines (6)

1563-1572 : la paix dans la pauvreté

      Je partagerais volontiers l’avis de l’historien Émile Clouard, qui estime qu’entre l’édit de janvier 1562 et les lendemains de la Saint-Barthélemy (août 1572), l’Église protestante de Rennes « jouit d’une tranquillité parfaite »[1]. Mais cette paix relative, éminemment précieuse en ces temps agités, se paie de multiples contraintes qui entravent le culte réformé.

Porte mordelaise

Sous la porte mordelaise (cliché Wiki commons)

     La première contrainte est l’éloignement du lieu de culte. Le pouvoir politique avait estimé en France, non sans raison, qu’il fallait séparer au maximum catholiques et protestants, ne serait-ce que pour éviter des tumultes comme ceux qui s’étaient produits à Rennes peu de temps auparavant. C’était la raison du choix du bourg de Liffré comme lieu d’exercice. Nous avons vu que cette localisation était loin de satisfaire nos Rennais : il leur fallait compter deux à trois heures de marche pour rejoindre la grange qui servait de temple. Pour les protestants qui résidaient dans les faubourgs du sud, c’était pire encore. Et pour les huguenots qui venaient de plus loin, comme Bourgbarré ou Vezin, il fallait compter une journée entière. Cela avait été une très mauvaise idée de rassembler tous les Rennais à Liffré. Ceux qui résidaient au nord de la ville pouvaient en fait déjà se réunir au château du Bordage derrière les murailles de la forteresse des Montbourcher, en Ercé-près-Liffré, tout près de là. Les autres étaient clairement désaventagés.

     Voilà pourquoi nos Rennais reviennent à la charge afin de se rapprocher de la ville. Au début 1565, D’Andelot, agissant comme protecteur des religionnaires bretons, écrit au nouveau gouverneur de Bretagne, le vicomte de Martigues, pour l’avertir de la venue d’une délégation : « Ceux de l’Église réformée de Rennes envoyent devers vous le sieur de Botevereuc et autre de leur compagnie pour vous supplier avoir pitié d’eux pour l’incommodité quilz ont en l’exercice de leur religion« [2]. Mais rien n’y fit. Les catholiques rennais firent sans doute pression pour maintenir le statu quo. Pire, le gouverneur, redoutant sans doute que les calvinistes rennais ne s’autorisent à tenir des assemblées sans son accord, publia une ordonnance réduisant considérablement le peu de liberté qui leur restait :

     « De par le roy, et monseigneur de Martigues, gouverneur et lieutenant général pour le roy en Bretagne, il est fait prohibitions et deffenses à ceux de la R. P. R[3]. de ceste ville et forsbourgs de tenir ni faire tenir aucunes écolles publicques autrement quil est permis par les Edits, de chanter psalmes en lieux publicqz ny autres lieux, en sorte qui puisse amener aucun scandale ny émotion populaire. Pareilles prohibitions et deffenses sont faites auxd. de la R. P. R. de recepvoir en leurs presches aucuns estrangiers ni autres personnes que ceux de la Seneschaussée et de faire aucun exercice publicq de lad. prétendue religion en autres lieux quil est permis par les éditz et ordonnances. Et de faire les baptêmes et autres prétendus sacremens et sépultures en lad. religion, ne y assister en autre forme et en plus grand nombre de gens quil est ordonné par lesd. Editz du Roy. Suivant lesquelz il est expressément deffendu à tous de quelque religion quilz soient de s’entrerechercher aucunement en leurs maisons ny ailleurs, mesdire, provoquer injures ny attirer les uns ny les autres à sédition, mais quilz aient à vivre tous unanimement selon et ainsi qu’il est dict et ordonné par iceulx»[4].

     Si la férule de l’État pesait lourdement sur les Rennais, la Bretagne restait cependant en paix, alors que les premières guerres de religion commençaient à déchirer le royaume, à commencer par la province voisine de Normandie.

     Ceci étant dit, la guerre avait entraîné un certain nombre de conséquences néfastes pour les protestants rennais. La plus importante me semble être la radicalisation des esprits qui bloque désormais toute expansion de la Réforme. L’autre impact négatif concerne les finances des communautés réformées bretonnes, encore bien fragiles. Un certain nombre de seigneurs calvinistes, comme François d’Acigné, sont saisis par le vertige de la guerre. Ils s’équipent, ils s’endettent parfois pour recruter des mercenaires, et partent vers les armées protestantes en Normandie ou en Poitou, parfois sans retour. Ce sont autant de soutiens financiers qui font désormais défaut, au point que l’argent manque pour payer les pasteurs. L’Église de Rennes est particulièrement touchée en septembre 1568 par l’édit qui exclut les huguenots de toutes les cours de justice et de finance du royaume, à commencer par le Parlement de Bretagne.

     Le pasteur de Rennes, Du Gravier, ne possède pas de biens personnels qui lui permettraient de subvenir à ses besoins. Il en est réduit à se faire maitre de pension, comme l’atteste cet extrait du Livre de raison (comptabilité et carnet personnel) de Gilles Becdelièvre, un des magistrats du présidial de Rennes, sympathisant comme nombre de ses collègues avec la nouvelle foi. Il note qu’il a conduit sa petite fille de 8 ans chez le pasteur de Rennes pour qu’elle reçoive une éducation au sein de la famille du ministre : « Au IXe jour de juign vigille de la Penthecouste 1565 ma petite garce Julienne alla en pansion cheuz M. du Gravier, ministre de l’Église de Rennes et luy baillé pour pansion 20 escuz sauf à regarder à rabattre pour le logis quelque chose qui sera advisé sur la dite pansion »[5].

    L’Église réformée de Rennes est donc sous une pression financière croissante, au moment où s’accumulent les nuages menaçants qui produiront les sinistres événements parisiens de la Saint-Barthélemy.

 Jean-Yves Carluer

[1] Emile Clouard, Le protestantisme en Bretagne au XVIe siècle, 1938, p. 214.

[2] Dom Morice, Preuves…, t. III, colonne 1345.

[3] R.P.R. : initiales de l’expression « Religion Prétendue Réformée ».

[4] Cité d’après B. Vaurigaud, Essai…, t. I, p. 142.

[5] Alfred Parfouru, Anciens livres de raison de familles bretonnes conservés aux archives d’Ille-et-Vilaine, Rennes, 1898, folio 80.

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