Saint-Quay-Perros 2

L’affaire de Saint-Quay-Perros (suite et fin)

Le point de vue protestant.

 

     Nous présentons ici deux articles parus dans le mensuel de la Mission Évangélique Bretonne, oeuvre baptiste située à Trémel, contemporains des événements de 1890 déjà évoqués sur ce site.

     Le premier texte n’est pas signé. Il est probablement de la plume de Guillaume Le Coat lui-même. Après avoir évoqué un autre cas de conversion collective possible que nous n’avons pas pu identifier, le pasteur relate son intervention et sa vision des événements.

     Le deuxième article a été rédigé par le pasteur Georges Somerville (1868-1945), neveu de Le Coat, qui entamait alors un long ministère en Bretagne. Il prend acte de la remise en ordre réussie par l’évêque de Saint-Brieuc, mais fait état des fractures religieuses dans la paroisse. Le marins sont, de loin, les plus réceptifs au protestantisme. Cette constatation est à l’origine de la stratégie ultérieure des évangélistes qui porteront désormais leurs efforts sur les côtes, comme le Pays bigouden ou les baies de Saint-Brieuc et de Lannion…

Jean-Yves Carluer

 Extrait du journal Le Trémélois (25 avril 1890)

 Une visite à Saint-Quay

     « Nous connaissons une autre commune en Bretagne où, il y a quelques années, tous les conseillers municipaux, ainsi que le maire et l’adjoint, envoyèrent une pétition à l’évêque de St-Brieuc, à l’effet d’obtenir le changement de leur desservant et menaçant l’évêque de se faire tous protestants, si on ne donnait point suite à leur demande. Comme il y a un temple protestant dans la commune en question, satisfaction fut donnée dans les vingt-quatre heures aux habitants. D’après ce que nous lisons dans le Lannionnais, aux gens de St-Quay, l’évêque fait la sourde oreille.

     Nous n’aimons ni le trouble ni la discorde et encore moins exciter nos compatriotes à se révolter contre leurs prêtres ; mais nous avons cru qu’il était néanmoins de notre devoir de pousser une visite à cette commune, afin de connaître le véritable motif qui les poussait à dire, que si satisfaction ne leur était point donnée, ils appelleraient un ministre protestant, qu’ils nommaient même dans leur lettre au Lannionnais et dont pour le moment, comme lui, je tairai le nom.

     Le 2 avril, accompagné d’un colporteur, nous quittâmes Trémel, à cinq heures du matin, pour cette commune, dont la situation actuelle est sans précédent dans nos annales bretonnes. Au lieu d’une population à demi-sauvage, comme l’on peut voir encore dans nos montagnes, nous avons été étonnés de trouver des gens paisibles, civilisés, polis, aimables, animés d’un esprit d’indépendance vis-à-vis du clergé et faisant paisiblement leur travail ; se réunissant dans leur église, deux fois les dimanches pour réciter le rosaire, à défaut de connaître l’Évangile, et d’adresser à Dieu, au lieu de ces vaines redites, des prières de cœur qui lui seraient agréables. Après avoir visité M. le Maire, M. le Trésorier de la Fabrique et quelques autres notabilités de la commune, nous quittâmes St-Quay, en y laissant notre colporteur et en promettant d’y retourner le mardi de Pâques, leur expliquer publiquement ce qu’est le protestantisme ou la Réforme : un retour sérieux aux enseignements donnés au monde par Jésus-Christ et ses apôtres, et ce qu’eux, habitants de St-Quay et des environs, pouvaient librement accepter et pratiquer avec l’aide du Seigneur, car ce n’est autre que l’Évangile, seule puissance de Dieu pour le salut des pêcheurs.

Voitures bibliques

Les voitures bibliques de la Mission de Trémel. En bas, le plus ancien modèle, celui qui a été utilisé à Saint-Quay.

    Mardi, à dix heures, une foule de plusieurs centaines de personnes nous attendait sur la place publique, et dès que notre voiture biblique parut, surmontée du Tricolore, plusieurs marins crièrent : « A la bonne heure, ceux-ci sont des Français ». Sur notre passage, tout le monde se découvrait, en signe de respect, et hommes et femmes nous souhaitèrent la bienvenue. Pendant nos deux discours, le silence était gardé et chacun écoutait attentivement nos paroles. Comme les prêtres des environs avaient menacé de damnation éternelle quiconque viendrait nous écouter et qu’il y avait à craindre qu’ils n’eussent payé quelqu’un pour venir faire du désordre, le commandant de la brigade de gendarmerie de Perros avait eu la bonté, accompagné de deux gendarmes, de venir assister à nos deux réunions, à la suite desquelles la provision de notre voiture biblique fut épuisée.

    Le Seigneur seul connait ce que produira la lecture de ces livres et de ces brochures. Le devoir de ses serviteurs est de semer et d’arroser; l’accroissement appartient à Dieu seul. Nous sommes convaincus que de toutes les semences divines qui ont été jetées en cette commune, il y en aura plus d’une qui produira du fruit à la gloire de Dieu. Comme nous l’avons déjà dit, la population de St-Quay est paisible et assez à l’aise. La commune compte de 500 à 600 habitants et possède une jolie église, deux écoles, et un presbytère neuf. La fabrique a 1500 fr. de rente, et ne sera, dit-elle, pas embarrassée de fournir un salaire convenable au ministre évangélique qui irait s’établir parmi eux. Nous aurions aimé pouvoir passer une quinzaine de jours dans cette localité ; mais les besoins de notre œuvre nous appellent à quitter la Bretagne pour plusieurs semaines.

    Mais nous la ferons visiter, pendant notre absence et le plus souvent possible, par un de nos jeunes missionnaires et nous continuerons de prier Dieu de faire comprendre à ces gens qu’il y a salut pour leurs âmes en dehors de l’Église de Rome, qui n’a gardé, hélas !, maintenant, que l’ombre des révélations divines ».

 (Extrait du Trémélois, 25 mai 1890) :

 Encore Saint-Quay

     « Nous avons appris que la commune de St-Quay, dont le Trémélois a parlé dans son dernier numéro, a enfin accepté son nouveau recteur. Le Trésorier de la fabrique, très malade, sollicité par le maire, tracassé par les agents du clergé, s’est enfin décidé à signer le procès-verbal d’installation de ce prêtre, cause de tant d’émoi. L’évêque aurait promis, en retour de cette soumission, un prêtre plus en rapport avec le caractère libéral de la commune.

    Le lendemain de son installation, cet apôtre de Rome n’a rien eu de plus pressé que de faire une mission, pour effacer l’influence néfaste du « protestant » et faire disparaître toute trace d’hérésie de son troupeau. Il n’a réussi, à cela, que fort médiocrement.

    Dimanche, 27 avril, je fus à St-Quay. J’arrivai à temps pour la messe du matin. Je me mêlai à la foule et la suivis à l’église, voulant entendre un sermon catholique. Inutile de dire que, pendant tout le service, je fus le point de mire de toute l’assemblée. J’aurais beaucoup à raconter si je vous entretenais du sermon. Qu’il me suffise de dire que les expressions malveillantes et le langage grossier et injurieux de ce prêtre, ne seraient pas déplacés dans la bouche d’un cocher de fiacre. Plusieurs des auditeurs, pour protester même, quittèrent l’église.

    Après dîner, je fis une petite promenade, en attendant l’arrivée de notre frère Masson et de sa voiture biblique. Quelques vieux marins, que je rencontrai sur la route, me dirent qu’ils allaient à St-Quay écouter le neveu du pasteur protestant de Trémel, m’invitant même à aller avec eux. Tout en causant familièrement, nous arrivâmes au bourg. Il était une heure et demie, et les cloches sonnaient une première fois pour appeler les fidèles aux vêpres; mais c’était autour de la voiture biblique que se groupèrent les gens. Jugez de l’étonnement de ces braves loups de mer, avec qui je causais un instant auparavant, quand ils me virent monter sur la voiture !

     Pendant que je parlais de l’amour du Christ, de l’ingratitude du cœur humain et de la nécessité de la nouvelle naissance, de légères inclinations de tête dans l’assemblée montraient que mes paroles ne tombaient pas à terre. Les cloches recommencèrent leur carillon. Quelques femmes seulement coururent à l’église, et je continuai jusqu’à ce que ma voix refusa de se faire entendre davantage.

     Vous me demanderez quel sera le résultat de tout ceci ? Dieu seul le sait. Nous ne pouvons que semer sa divine Parole. C’est à Lui à la faire germer et mûrir dans les cœurs pour le jour de la grande moisson. Nous pouvons cependant dire ceci : que la population nous est très      sympathique et que cette commune est une nouvelle porte qui nous est ouverte pour prêcher l’Évangile. Si nous avons pu, en outre, exciter la curiosité de ces Bretons à lire les Écritures et à examiner les doctrines que nous leur avons prêchées, ce sera un grand pas de fait dans la voie d’ un réveil religieux ».

 Sommerville[1].

 [1] Les divers documents écrivent alors Sommerville avec deux L. Sur Georges Somerville (Georges avec le s final britannique !) se reporter à l’ouvrage rédigé par son petit-fils, le professeur Pierre Prigent : Mon Grand-père, le pasteur Georges Somerville, 1999.

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